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Robert Fisk écoute la justification donnée par les forces syriennes
pour une bataille qui détruit l’une des plus vieilles villes du monde

Une armée victorieuse ? Il y avait des caisses de munitions partout dans les antiques ruelles, des fenêtres éventrées et des impacts de balles sur le flanc de la mosquée Sharaf, où un homme en armes tirait depuis le minaret. Un sniper tirait toujours à 150 mètres de là – tout ce qui restait des plus de cent rebelles qui avaient presque, mais pas tout à fait, encerclé la citadelle d’Alep, vieille de 4000 ans.

« Vous n’allez pas le croire ! » cria d’excitation le commandant Somar. « L’un de nos prisonniers m’a dit : « Je ne réalisais pas que la Palestine était aussi belle ». Il pensait se trouver en Palestine pour combattre les Israéliens ! »

Est-ce que j’y crois ? Les combattants qui ont forcé leur chemin dans ces vielles rues magnifiques à l’ouest de cette superbe citadelle étaient certainement, au dire de tous, une bande hétéroclite. Leur graffiti – « Nous sommes les brigades de 1980 », l’année où le premier soulèvement des Frères Musulmans menaça l’empire de Hafez, le père de l’actuel président syrien, Bachar el-Assad – se trouvait toujours sur les murs des hôtels et des bijouteries syro-arméniens. Un général de 51 ans m’a tendu l’une des grenades artisanales qui jonchaient le sol de la mosquée Sharaf : un détonateur approximatif enfoncé dans la tête d’un éclat d’obus, enrobé de plastique blanc et recouvert d’une bande adhésive noire.

A l’intérieur de la mosquée, il y avait des cartouches, des boîtes de fromage vides, des mégots de cigarettes et des piles de tapis de prière que les rebelles avaient utilisés comme literie. La bataille avait duré, jusque-là, 24 heures. Une salve de tir avait coupé en deux la tombe de style bosniaque d’un imam, décorée d’un délicat turban de pierre en son sommet. Les archives de la mosquée – les listes des réclamations des fidèles, des Corans et des documents financiers – étaient éparpillées dans une pièce qui marquait de toute évidence la dernière position de plusieurs hommes. Il y avait un peu de sang. Entre 10 et 15 défenseurs – tous syriens – se sont rendus après que la clémence leur fut proposée s’ils déposaient leurs armés. Bien évidemment, la nature de cette clémence ne nous a pas été dévoilée.

Les soldats syriens étaient transportés de joie, mais ils admirent partager une immense tristesse pour l’histoire d’une ville dont la structure même était démolie, le site d’un patrimoine mondial pulvérisé par des roquettes et des salves de tirs à grande vitesse. Les officiers secouèrent la tête lorsqu’ils nous ont conduits sur les remparts de l’immense citadelle. « Il y a une vingtaine de jours, les terroristes ont essayé de la prendre à nos soldats qui la défendaient », a dit le commandant Somar. « Ils ont rempli des bouteilles de gaz avec des explosifs – 300 kilos – et les ont fait exploser par la première entrée au-dessus des douves ».

Hélas, c’est ce qu’ils ont fait ! L’énorme porte médiévale en fer et en bois, ses charnières et ses supports décorés – un ouvrage défensif érigé depuis 700 ans – a été littéralement mise en pièces. Je me suis hissé sur le tas de bois carbonisé et de pierres portant de délicates inscriptions coraniques. Des centaines d’impacts de balles ont grêlé la maçonnerie du portail intérieur. Au-dessous, j’ai découvert un char T-72 dont le canon avait été écorné par la balle d’un sniper, laquelle y était toujours logée, et dont le blindage avait été éventré par une grenade. « Je me trouvais à l’intérieur à ce moment-là », m’a dit le conducteur du char. « Bang ! – mais mon char fonctionnait toujours ! »

Voici le compte-rendu officiel de la bataille pour la partie orientale de la vieille ville d’Alep, un conflit dans d’étroites ruelles aux murs de pierre décolorées et pâles qui était toujours livré hier après-midi, le claquement de chaque tir rebelle recevant en retour une longue salve de mitrailleuse par les soldats du commandant Somar. Tandis que l’armée se rapprochait des hommes en armes par deux flancs, 30 rebelles – ou « L’Armée syrienne libre » ou « les combattants étrangers » – ont été tués et un nombre non divulgué d’entre eux ont été blessés. Selon le général du commandant Somar, un officier répondant au nom de Saber, les forces gouvernementales syriennes n’ont subi que huit blessés. Je vais à la rencontre de trois d’entre eux, dont un officier de 51 ans qui refusait qu’on l’envoie à l’hôpital.

Un grand nombre des armes des rebelles avait été ramassées de la scène par les hommes du « moukhbarat », le renseignement militaire syrien, avant notre arrivée sur les lieux : parmi ces armes, il y aurait trois fusils aux normes de l’OTAN, un mortier, huit pistolets mitrailleurs autrichiens et une quantité de Kalachnikovs, qui peuvent très bien avoir été volées par des déserteurs syriens. Mais le choc le plus terrible n’est pas de découvrir les armes utilisées par chaque camp, c’est de découvrir que ces batailles rangées se sont déroulées au beau milieu de ce site du patrimoine mondial. Marcher avec les troupes syriennes, en faisant craquer les pierres et le verre brisé, kilomètre après kilomètre autour de la vieille ville, un lieu de musées et de mosquées – l’Omeyyade Gemaya avec son magnifique minaret est dressée aux côtés du champ de bataille d’hier – cause un chagrin infini.

Beaucoup de soldats qui ont été encouragés à me parler, alors même qu’ils s’agenouillaient aux bouts des étroites ruelles, avec des balles éclaboussant les murs, parlaient de leur étonnement qu’autant de « combattants étrangers » se soient trouvés à Alep. « Alep compte cinq millions d’habitants », me dit l’un d’eux. « Si l’ennemi est aussi sûr de remporter la bataille, alors il n’avait sûrement pas besoin d’y amener ces étrangers pour y prendre part ; ils vont perdre ».

Le commandant Somar, qui parle un excellent anglais, ne comprenait que trop bien la dimension politique. « Nos frontières avec la Turquie sont un gros problème », a-t-il admis. « Cette frontière doit être bouclée. Sa fermeture doit être coordonnée par les deux gouvernements. Mais le gouvernement turc est dans le camp de l’ennemi. Erdogan est contre la Syrie. » Evidemment, je lui ai demandé quelle était sa religion, une question à la fois naïve et empoisonnante en Syrie par les temps qui courent. Somar, dont le père était général, sa mère professeur, et qui entretient son anglais en lisant les romans de Dan Brown, fut aussi vif qu’un chat. « La question n’est pas de savoir où vous êtes né ou quelle est votre religion », a-t-il répondu. « La question est ce que vous avez à l’esprit. L’Islam vient de cette terre, les Chrétiens viennent de cette terre, les Juifs viennent de cette terre. C’est pourquoi notre devoir est de la protéger. »

Plusieurs soldats pensaient que les rebelles essayaient de convertir les Chrétiens à Alep – « un peuple pacifique », disaient-ils sans cesse – et il y avait cette histoire qui courait hier selon laquelle un commerçant chrétien a été forcé de porter des vêtements musulmans et d’annoncer sa propre conversion devant une caméra. Mais dans les villes en guerre, on trouve des soldats bavards. L’un des hommes qui a repris l’entrée de la citadelle s’appelle Abul Fidar, célèbre pour avoir voyagé à pieds entre Alep, Palmyre et Damas, en dix jours, l’année dernière, au début du conflit, pour sensibiliser l’opinion publique sur la nécessité de la paix. Inutile de dire que le président l’a chaleureusement accueilli à sa destination finale.

Et ensuite, il y avait le sergent Mahmoud Dawoud, de Hama, qui a combattu à Hama même, à Homs, à Djebel Zawi et à Idlib. « Je veux être interviewé par un reporter », a-t-il lancé, et, bien sûr, il en fait à son idée. « Nous sommes tristes pour les civils de cette terre », a-t-il dit. « Ils étaient en paix avant. Nous promettons, en tant que soldats, que nous nous assurerons qu’une bonne vie reprendra pour eux, même si nous devons y laisser la vie ». Il n’a pas mentionné tous ces civils tués par les tirs de mortier de l’armée ou par les « chabihas », ou ces milliers qui ont subi des tortures sur cette terre. Dawoud a une fiancée, Hannan, qui étudie le français à Latakieh, son père est professeur ; il dit vouloir « servir sa patrie ».

Mais nous ne pouvons nous empêcher de penser que l’objectif principal des hommes comme le sergent Dawoud – et de tous ses camarades ici – n’était pas, assurément, de libérer Alep, mais de libérer le Plateau du Golan occupé [par Israël], juste à côté de la terre que les « djihadistes », hier, pensaient « libérer » – jusqu’à ce qu’ils découvrent qu’Alep n’était pas Jérusalem.

Traduction [JFG-QuestionsCritiques]
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