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Monsieur le Président,
Honorables Juges,

Je vous remercie de m’accorder la parole pour vous dire mon sentiment au terme de ces procédures qui durent depuis 13 ans, sept mois et 18 jours. Je suis fatigué mais serein et confiant.

En traversant la frontière rwando-zaïroise, le 16 juillet 1994, j’approchais alors mes 43 ans, j’ai compris que ma vie, la vie de ma famille et celle de mon peuple venaient de basculer. J’ai tout de suite réalisé que mon trajectoire jusque là ascendante amorçait une descente vertigineuse, dans l’inconnu. Dans les premiers mois et les années qui ont suivi notre départ en exil, j’ai vécu un traumatisme aigu, comme mon épouse vous l’a expliqué quand elle a comparu devant vous,  le 06 avril 2009, comme témoin de la défense. Effectivement, j’ai mis du temps à comprendre ce qui nous arrivait, regarder la nouvelle  et triste réalité en face, l’intérioriser et, enfin, reprendre le combat pour ma survie et celle de ma petite famille. Ce combat, le 05 juin 1998, le Procureur l’a brutalement arrêté sans  motif valable.

Vous m’avez bien compris, monsieur le Procureur. Vous m’avez arrêté sans mandat, sans acte d’accusation, voire même sans un quelconque dossier à charge. Vos services ignoraient alors jusqu’aux activités que j’exerçais en avril 1994 et ne connaissaient pas ma commune d’origine.  Mais, probablement que je me trompe, puisque vous avez soutenu jusque dans votre Mémoire final qu’Edouard Karemera a fait partie du gouvernement intérimaire entrée en fonction, le 09 avril 1994.

Mais, Monsieur  le Président, j’ai fini par comprendre pourquoi le Procureur fait semblant d’ignorer que je suis entré au gouvernement, le 25 mai 1994, à la suite d’un remaniement ministériel de l’équipe mise en place le 09 avril 1994. Il a dans ses archives tous les enregistrements des émissions de Radio Muhabura dont la déclaration du FPR diffusée sur ses antennes, toute la journée du 11 mai 1994[1].

Dans cette déclaration, le FPR annonçait avoir définitivement arrêté le génocide et sa décision de s’opposer, par tous les moyens, à toute intervention étrangère pour sauver la vie des Rwandais victimes des violences qu’il avait provoquées en assassinant deux présidents en cours de mandat et dix de leurs proches collaborateurs.  Les mêmes raisons ont poussé le Procureur à me refuser l’accès aux enregistrements des émissions de Radio Muhabura pour la période cruciale allant de janvier à juillet 1994, car ce sont-là des preuves accablantes contre l’Homme fort de Kigali et ses complices, actuellement au pouvoir au Rwanda, qu’il a décidés de couvrir d’impunité.

Monsieur le Président, pendant ces 13 dernières années de détention provisoire interminable, j’ai pu me documenter suffisamment et réfléchir sur la tragédie rwandaise qui perdure depuis  l’agression lancée le premier octobre 1990, à partir de l’Ouganda, avec des équipements militaires ougandais, par des officiers ougandais d’origine rwandaise, avec commandés par le général Fred Rwigema, ancien Vice ministre de la défense de l’Ouganda. J’ai lu énormément de documents. J’ai même un peu écrit sur ce drame rwandais qui n’en finit pas[2]. Et sur cette base, je voudrais vous dire, monsieur le Président, Honorables Juges, quelques uns de mes profonds regrets.

1.            Je regrette les milliers voire même, selon certaines sources, les millions de morts, victimes de la guerre d’agression lancée contre mon pays et de ses ramifications dans tous les pays de la région mais particulièrement en République Démocratique du Congo.
2.            Je regrette le comportement irresponsable de certains politiciens rwandais qui ont mis les intérêts personnels ou ceux de leurs partis avant l’intérêt général et favorisé la prise de leur pays à l’agresseur.
3.            Je regrette l’indifférence de la communauté internationale au moment crucial, son empressement pour soutenir le FPR et son gouvernement installé  par la force des armes après avoir massacré et fait massacrer des millions de Rwandais. Je regrette son acharnement contre les vaincus, globalement et indistinctement traités de criminels, du seul fait qu’ils ont perdu la guerre.

Mais, Monsieur le Président, je n’ai pas que des regrets à exprimer. Je voudrais profiter de cette ultime occasion que vous m’offrez pour exprimer quelques remerciements.

1.            Je remercie votre Chambre de m’avoir permis d’honorer la mémoire de nos morts. Tous les Rwandais victimes de la folie meurtrière qui a endeuillé notre pays et continue de frapper toutes les familles rwandaises : les Twa, les Tutsi et les Hutu.
2.            Je vous remercie de m’avoir laissé pleurer mes parents auxquels, jamais, je ne pourrai donner de sépulture.
3.            Je remercie ma femme et mes enfants pour le courage, l’abnégation et la dignité dont ils ont fait preuve et continuent de faire montre depuis notre tragique séparation forcée, le 05 juin 1998.
4.            Je remercie mes avocats, Maître Dior Diagne et Monsieur le Bâtonnier Moussa Félix Sow. A partir de leur arrivée dans mon dossier, j’ai immédiatement senti le changement et, depuis lors mon stress a sensiblement baissé. Je les remercie pour leur disponibilité, pour leur ferme engagement à mes côtés et pour le professionnalisme avec lequel ils vous ont présenté ma défense. Ils m’ont donné l’envie de reprendre ce métier que, malheureusement, j’ai pratiquée  pendant une très courte période de ma courte carrière.

Monsieur le Président,

La vie est faite des hauts et des bas ; elle nous réserve des surprises inattendues. Pendant ces 13 dernières années, j’ai beaucoup souffert tout au long de l’interminable attente de l’issue de ce procès[3], mais pas au même point que mes compagnons d’infortune, Matthieu Ngirumpatse et Joseph Nzirorera. Je vous remercie de m’autoriser à observer une minute de silence en mémoire de feu mon ami Nzirorera.

J’ai désagréablement été surpris par les méthodes de fonctionner de l’Accusation devant votre Tribunal. Conforté par la démonstration magistrale faite à ce sujet par mes conseils, je me contenterai d’évoquer deux pièces à conviction pour illustrer mon propos.  Le Procureur a bataillé fort pour faire admettre au dossier mon carnet de notes manuscrites (Exhibit P-225) et mon livre ( Exhibit P-274), sans même attendre ma déposition sous prétexte que je risquais de ne pas déposer de peur qu’il ne me les oppose.

L’Exhibit P-225 donne un résumé exhaustif de mon emploi du temps à partir du 06 juin jusqu’au 16 juillet 1994, tandis que le chapitre 5 de l’Exhibit P-274 traite en long et en large du rôle néfaste des brigades para-militaires avancées et autres infiltrés du FPR dans le chaos qui lui a facilité la conquête de tout le pays. Le Procureur peut-il passer outre ces pièces et venir vous raconter des contre-vérités sur la situation qui a prévalu dans la préfecture Kibuye en général, et à Bisesero en particulier, après le 06 avril 1994 ?  Ce n’est pas sérieux. Le Procureur sait très bien que depuis novembre 1990 jusqu’à sa victoire le FPR a mené de front, la guerre classique et la guérilla. Il sait qu’entre avril et juillet 1994, j’étais tellement sollicité par mes fonctions pour que je puisse encore trouver  le temps d’aller superviser les tueries à Bisesero.

Pour me placer sur les sites des massacres dans ma préfecture, le Procureur n’a pas hésité à citer des témoins sélectionnés, sept années après mon arrestation, et formés par l’organisation des rescapés du génocide « Ibuka » dont la mission lui est plus que connue. Aujourd’hui, à court d’arguments, parce que ses faux témoins n’ont pas prospéré, il vous suggère de me condamner juste pour imiter les jugements rendus par d’autres Chambres saisies de dossiers différents du mien. Je prends le public à témoin et, devant votre Chambre, je dis à monsieur le Procureur qu’il n’a pas le droit de procéder comme ça. Il connait les principes  du droit et les règles applicables au procès pénal.

Contrairement à monsieur le Procureur, je vous demande de m’acquitter,  non pas pour vous conformer au Jugement de votre Chambre dans l’affaire Rwamakuba, ni en référence aux jugements d’acquittement de l’ancien ministre André Ntagerura, de l’ancien préfet Emmanuel Bagambiki, du Général Gratien Kabiligi ou de l’ancien Bourgmestre Ignace Bagilishema, de la commune Mabanza. Je vous supplie de constater comme moi, que le Procureur n’a pas prouvé ses accusations au-delà de tout doute raisonnable et d’appliquer la loi en conséquence.

Je vous remercie.
Edouard Karemera

Notes de bas de page
[1]Cette information publiée par l’Expert de l’Accusation Alison Des Forges dans HRW/FIDH « Leave None to Tell the story », est repris dans le paragraphe 31 de ma requête du 21/05/2010, Annexe  III de notre Mémoire final du 02 juin 2011, Onglet J Tiret 3.
[2] Edouard Karemera, « Drame Rwandais. Les aveux accablants des chefs de la Mission des Nations Unies d’Assistance au Rwanda », Editions Sources du Nil, Lille 2006.
[3] Voir Annexe I: 1.2, 1.3 et 1.4.