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MOT DE CIRCONSTANCE A L’OCCASION DE LA 39EME COMMEMORATION DES VICTIMES DU GENOCIDE CONTRE LES HUTU DE 1972 A 1973

Prononcé le 29 avril 2011 devant le Palais de justice de la Ville de Bruxelles,

Place Poelaert à 1000 Bruxelles

Bien chers compatriotes, Bien chers amis, Peuples du monde,

Au nom du «Groupe organisateur de la Commémoration du 29 avril », je vous souhaite la bienvenue et vous remercie d’avoir répondu, une fois de plus, à notre invitation.

Nous nous réunissons aujourd’hui pour la 39ème année consécutive pour commémorer nos parents, nos grands parents, nos frères et nos sœurs, nos beaux-pères et belles mères, nos beaux fils et belles filles, nos cousins et cousines, nos neveux et nièces, nos petits fils et petites filles, nos amis et connaissances, nos voisins et voisines. Comme vous vous en souvenez, la main criminelle n’a même pas épargné les enfants, y compris ceux qui étaient encore dans le ventre de leurs mères.  Malgré les 39 années qui viennent de s’écouler, la douleur nous étrangle toujours, la colère nous étreint et la révolte gronde dans nos entrailles car notre cri de demande de justice et de réparation est toujours étouffé. Le génocide qui a emporté brutalement et cruellement les nôtres est toujours ignoré, nié.

Bien chers nôtres qui nous avez été arrachés si tragiquement,

Nos nous rappelons que ceux et celles qui ont perpétré ce génocide contre vous, vous ont tués non seulement physiquement, mais également moralement.  Pendant très longtemps, ils ont même réussi à vous tuer dans votre dignité et dans le cœur de certains d’entre nous.  Nous nous rappelons encore – comme si c’était hier – des flots d’encre nauséabonde, des éditoriaux, les uns plus criminels que les autres, et même des prêches de quelque prélat catholique, qui vous ont présentés comme de la vermine, des bestioles, des bêtes sauvages qu’il fallait débusquer, écraser et faire disparaître à jamais de la face de la terre, pour que l’Histoire ne se souvienne même plus de votre passage dans le monde des humains.

Plus triste encore est de constater que même vos orphelins, qui devraient honorer votre mémoire et vous réhabiliter, déclarer le 29 avril jour de deuil national, vous construire un mémorial, tardent à le faire, empêtrés dans des querelles qui replongent notre beau pays dans la honte, alors que le peuple revit l’horreur et les traumatismes de la guerre, la paupérisation et la mort dans une douleur incommensurable.  Même le projet de l’identification des fosses communes dans lesquelles vous avez été entassés et précipités, comme des déchets, ne semble pas sur le point d’aboutir.  Notre révolte est encore plus grande lorsque notre beau pays offre encore ce spectacle désolant qu’en 2011, un Burundais ou une Burundaise sont arrêtés, emprisonnés, assassinés, violés, martyrisés par un autre Burundais, au seul motif qu’ils ne partagent pas la même idéologie politique. Il faut croire que nous sommes un peuple maudit, mais plus maudits encore sont ceux qui commettent de tels crimes abjects.

Très chers parents, grands parents, frères et sœurs, beaux-pères et belles mères, beaux fils et belles filles, cousins et cousines, neveux et nièces, petits fils et petites filles, voisins et voisines, amis et connaissances,

Sachez néanmoins que votre sacrifice n’a pas été vain. L’Histoire, ce grand maître, vous rendra un jour justice en reconnaissant que vous avez été victimes d’une main criminelle et diabolique.  Même quelques uns de ceux qui vous traitaient de «nazis tropicaux » et vous vouaient aux gémonies, commencent – très timidement certes – à reconnaître que vous avez été victimes d’un génocide. Certains d’entre nous  ne verrons peut-être pas le jour de votre réhabilitation et résurrection, quand enfin on vous construira un mémorial, et pourquoi pas un mausolée.  Nous sommes sûrs cependant qu’un jour  aura lieu votre lavement de l’opprobre que vos bourreaux – qui sont aussi les nôtres, nous les rescapés – ont jetée sur vous.

Et même si ces bourreaux s’entêtaient à ne pas reconnaître leurs crimes et à demander pardon – faute de réparer l’acte de leur bestialité – sachez qu’ils ne pourront plus nous obliger à insulter votre mémoire comme ils l’ont fait en 1972-1973 et pendant les années qui ont suivi.  Ils ne pourront plus jamais enlever votre place dans nos cœurs.  Ils ne pourront plus jamais nous contraindre à vous maudire, à applaudir et légitimer leurs crimes.

Très chers parents, grands parents, frères et sœurs, beaux-pères et belles mères, beaux fils et belles filles, cousins et cousines, neveux et nièces, petits fils et petites filles, voisins et voisines, amis et connaissances,

Sachez donc une fois pour toutes que, même si physiquement vous n’êtes plus avec nous, plus rien ni personne ne pourra nous séparer de vous.

Notre vœu le plus cher est que vous ne soyez pas morts pour rien et que, grâce à votre sacrifice, le Burundi  – notre beau pays et notre belle patrie  – retrouve la joie de vivre, sa fierté et sa place dans le concert des Nations, sous la direction de vrais Bagabo et de véritables Barundikazi à l’image de nos ancêtres les plus valeureux.  Qu’il retrouve sa vigueur, son courage et sa détermination pour se reconstruire lui-même dans un véritable partenariat avec de véritables Nations amies.

A Vous, nos héros et nos martyrs, notre parole d’hommes et de femmes est que nous nous engageons à continuer d’honorer toujours votre mémoire.  C’est pourquoi, notre Groupe vient de prendre deux initiatives :

1) Envoyer pour la deuxième fois, une Lettre aux Présidents de l’Assemblée Nationale et du Sénat de notre pays leur demandant de «Faire du 29 avril une journée du souvenir et ériger un monument rappelant le génocide contre les Hutu du Burundi »

2) Lancer, aujourd’hui même, une campagne baptisée « Honorer nos héros »[1] afin de rendre justice à toutes celles et à tous ceux, burundais et non burundais, qui ont osé dire NON A L’INHUMANITE, au péril de leurs vies, et dont certains l’ont payé cher.

Nous espérons de tout cœur que notre cri sera entendu, notre vœu exaucé et notre combat poursuivi par un très grand nombre de personnes qui s’engageront aussi à prolonger notre initiative et à porter notre flambeau aux confins du monde. Que la terre vous soit toujours légère. Ainsi soit-il.

Bruxelles, le 29 avril 2011

Pour les organisateurs

Joseph Ntamahungiro

[1] Voir Victor Ntacorigira, «Lancement de la Campagne ‘Honorer nos héros’», Bruxelles, 29 avril 2011, 2p.

Source : Editions Sources du Nil