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Source : ivorian.net

Dominique François Ugeux, diplômé en sciences politique et diplomatique, président de l’Association royale de la presse Nord-Sud, ex-député au parlement belge, en visite de travail en Côte d’Ivoire, jette un regard critique sur la crise que traverse la Côte d’Ivoire depuis dix ans.

QUESTION : Vous êtes pratiquement un Africain, pour avoir passé toute votre vie au Congo. Vous êtes certainement très préoccupé par la situation sociopolitique qui prévaut en ce moment en Côte d’Ivoire. Quel regard jetez-vous sur ce qui se passe dans ce pays ?

DOMINIQUE-FRANÇOIS UGEUX : J’ai vécu le coup d’Etat de 1999. J’ai très mal vécu ce coup d’Etat. J’étais à l’« Hôtel du Golf » et j’entendais les tirs comme si c’était dans ma chambre qu’on tirait. Fologo était juste au-dessus de la suite que je louais, et les militaires sont venus le chercher avec une brutalité incroyable pour le conduire au camp. J’ai appelé mon gouvernement et de négociation en négociation, il a été libéré 10 jours après. J’ai vécu avec cette tension pendant 15 jours.

QUESTION : N’est-ce pas la même crise qui fait encore parler d’elle aujourd’hui ?

DOMINIQUE-FRANÇOIS UGEUX : Oui c’est vrai, mais si on veut parler de l’origine de la crise, on passerait toute la nuit ici.

Aujourd’hui, ce qui est primordiale est de sortir de cette crise. Le hasard veut que je sois là chaque fois que le pays souffre. Je suis là purement dans le cadre du travail, mais comme j’ai une âme de politique et de journaliste, j’ai décidé de rester pour voir un peu l’évolution des choses. C’est vrai que je connais personnellement le président Laurent Gbagbo, avec qui j’ai eu plusieurs entretiens. J’ai vécu le premier et le deuxième tour de l’élection présidentielle. Le premier tour a été admirable, mais le second m’a véritablement interpellé.

QUESTION : Qu’est-ce qui n’a pas marché pour qu’on en arrive à une telle crise après l’élection présidentielle ?

DOMINIQUE-FRANÇOIS UGEUX : En tant que président de l’Association royale de la presse Nord-Sud, j’étais ici sur la terrasse de l’hôtel Pullman pendant la proclamation des résultats. Vous devez savoir qu’ici, il y avait des journalistes correspondants de chaines que je ne vais pas citer. Ils venaient s’asseoir sur la terrasse pour discuter et surtout pour capter leur satellite pour le journal en duplex. A cet endroit, j’ai assisté à une scène des plus révoltantes au monde. Ce que je vais vous dire, résume beaucoup de choses sur la crise en Côte d’Ivoire, et n’appellera pas d’autres commentaires. Il était 17 heures 15 mn, le lundi 6 décembre 2010, ici à la terrasse de l’« hôtel Pullman ». J’échangeais avec un journaliste avec lequel j’avais lié connaissance au premier tour et qui était là pour le second tour de l’élection présidentielle. On discutait de la déontologie et de la liberté de la presse. A 18 heures, 19 heures pour Paris, avec son portable et l’amplificateur, il appelle Paris à un mètre de moi. Il a dit « allo ! Paris, je fais la manchette sur Abidjan ». « Il y a des embouteillages, tout est normal, il fait calme, Abidjan bouge, le peuple est heureux, Laurent Gbagbo est élu ». Alors on entend Paris dire: « tu ne peux pas dire ça. Tu dois dire qu’il y a une tension vive à Abidjan que les Ivoiriens ont peur, les rues sont désertes, les Ivoiriens contestent la victoire de Gbagbo ». Voilà ce dont j’ai été témoin. En temps que président de l’Association royale de la presse Nord-Sud, je dis que c’est indigne d’un pays comme la France. L’objectivité n’existe pas mais l’honnêteté intellectuelle existe.

QUESTION : En clair, pour vous, c’est la France qui fait la guerre à la Côte d’Ivoire pour installer le candidat de son choix, et qu’en réalité il n’existe pas de crise post électorale ?

DOMINIQUE-FRANÇOIS UGEUX : Je suis en train de vous dire que j’ai été témoin d’une scène. Je vous demande d’en déduire vous-même pour voir toutes les manipulations de la France dans la crise actuelle en Côte d’Ivoire.

QUESTION : 50 ans après, peut-on dire que l’Afrique est indépendante ?

DOMINIQUE-FRANÇOIS UGEUX : Je le dis net : l’Afrique n’est pas du tout indépendante. En temps que politologue, je suis passionné des droits constitutionnels. La crise que vivent les pays d’Afrique du Nord (Algérie, Tunisie, Egypte, Lybie) est la crise que vous avez vécue il y a 20 ans. C’est-à-dire vous êtes allés d’un système dictatorial au multipartisme, tout le monde se félicite de cela. S’agissant des colonies françaises, 15 pays ex-français de colonies d’Afrique noire ont hérité de la Constitution de la 5e république. On vous oblige à organiser des élections et on vous impose des présidents. En Côte d’Ivoire, on a poussé le président Laurent Gbagbo à organiser l’élection présidentielle alors que l’« Onu » n’a pas pacifié le Nord occupé par les rebelles. A partir du moment où on demande à des Etats souverains de se soumettre à la Constitution et que la Constitution est dotée d’un pouvoir exécutif, judiciaire, législatif et une liberté de presse, le 4e pouvoir qui est total en Côte d’Ivoire, ce qui n’est jamais vu dans le monde. Je ne vois pas pourquoi on peut contester une élection présidentielle. A partir du moment où un Etat souverain via l’institution suprême de la République proclame de façon officielle un résultat, c’est la République qui a parlé à travers cette Institution.

Alors, qu’on ne vienne surtout pas me dire que le président du « Conseil constitutionnel » est un ami de Gbagbo Laurent. Puis-je rappeler que Sarkozy, le donneur de leçon a comme président du « Conseil constitutionnel » Jean Louis Debré, le fils du père. Alors pas de leçon à donner à l’Afrique s’il vous plaît.

QUESTION : Pourquoi le président du « Conseil constitutionnel » français a une légitimité incontestée et qu’en Côte d’Ivoire on met en cause la légitimité du président du « Conseil constitutionnel »?

DOMINIQUE-FRANÇOIS UGEUX : C’est tout simplement parce que le président Laurent Gbagbo ne fait pas l’affaire de l’« Elysée » que la France refuse de lui reconnaître sa victoire en accusant le « Conseil constitutionnel » de Côte d’Ivoire de proche de Gbagbo. Ni la France, ni les Etats Unis n’ont de leçons à donner à la Côte d’Ivoire quand on a vu le ridicule du recomptage des voix en Floride qui a donné Bush vainqueur alors que tout le monde sait que c’est Albert Alnold Gore dit Al Gore qui a remporté l’élection présidentielle. C’est la « Cour suprême » majoritairement pro Bush qui a donné le résultat final. Est-ce que l’« Onu » est allée mettre de l’ordre aux Etats Unis ? A-t-on envoyé l’« Ecomog » aux Usa ? A-t-on fermé les banques aux Usa ?

QUESTION : Pensez-vous qu’il y a une perspective adéquate de sortie de crise sans que la Côte d’Ivoire ne s’embrase ?

DOMINIQUE-FRANÇOIS UGEUX : Je vais vous dire très sincèrement, je prie Dieu nuit et jour pour que l’on arrête l’effusion de sang en Côte d’Ivoire. La Côte d’Ivoire est un paradis et je ne veux pas qu’on la métamorphose en enfer.

Le peuple ivoirien a payé un lourd tribut depuis prêt de 10 ans. Il a assez souffert, il a assez pleuré et cela doit s’arrêter. Je conjure aux deux hommes de se parler. Il y a un qui est ouvert, l’autre fermé. La seule solution de sortie de crise est un dialogue franc entre les deux protagonistes. Un qui fut premier ministre, brillant économiste, Alassane Ouattara et l’autre, grand politicien, profondément cultivé, miroir du peuple ivoirien et d’Afrique. Même ses adversaires sont obligés de reconnaître le grand politicien qu’il est, un homme courageux au grand cœur. Pendant 10 ans, il a composé avec d’autres partis pour la paix dans son pays. Laurent Gbagbo est grand dans l’âme et dans le cœur. Il saura trouver une issue pacifique à la crise qui secoue son pays. Il faut à tout prix éviter une guerre civile. Ce sera la fin de l’Afrique de l’Ouest, et de la « Cedeao ». Je voudrais que M. Ouattara ait une connaissance intellectuelle de reconnaître qu’il y a une Constitution et des Institutions qui régissent la Côte d’Ivoire. Un coup de force vers le Golf est envisageable mais ne résoudra rien, le Nord étant occupé, il y aurait forcément des morts. Si c’est dans l’autre sens, ce sera à la limite pire. Je recommande le dialogue et condamne l’attitude de Nicolas Sarkozy qui de façon scandaleuse a sommé le président de la République de quitter le pouvoir, ce qui est une ingérence invraisemblable et c’est inacceptable. Quand bien même on ne soit pas avec le président Laurent Gbagbo, il y a un minimum de respect qu’on lui doit en tant que chef d’Etat, légitimé ou pas par Paris, c’est le président de la république de Côte d’Ivoire.

QUESTION : Que pensez-vous du panel des chefs d’Etat africains ? Croyez-vous qu’ils auront assez de courage pour faire triompher la vérité et légitimer les Institutions de la République de Côte d’Ivoire ?

DOMINIQUE-FRANÇOIS UGEUX : Par rapport au tout début, il y a un gros effort qui a été consenti. Avant c’était l’Europe et les Usa qui dictaient leur loi. Le fait de remonter vert l’Afrique est un grand pas. Je préfère 30 à 40 aller- retours pour des négociations, à la recherche d’une paix vraie plutôt que d’utiliser des armes pour détruire ce beau pays, qui a tous les atouts. Ce beau pays qui est un don de Dieu, le seul patrimoine que les Ivoiriens ont en commun. Ne tombez pas dans le piège de vos ennemis qui ne désirent que voir le pays s’embraser pour piller son sous-sol. Il faut que le panel tienne compte des lois du pays. Les Africains ayant la vertu de l’arbre à palabre et du dialogue, je sais et j’espère que le panel va apporter la paix tant attendue par les Ivoiriens.

QUESTION : l’« Onu » a pris position dans la crise ivoirienne. Des preuves accablent l’armée onusienne qui de façon délibérée a tiré sur les partisans de Laurent Gbagbo, faisant de nombreux morts et des blessés qui ont déposé une plainte contre cette force. En tant qu’expert de l’« Onu », quel est votre commentaire sur ce fait ?

DOMINIQUE-FRANÇOIS UGEUX : Si vraiment l’Onu se prête à ce type de comportement, non seulement c’est blâmable et c’est condamnable. C’est une violation totale de la charte de l’« Onu ». Si l’« Onu » a tiré sur des personnes aux mains nues, je ne suis pas du tout fier que mon pays fasse partie de cette Institution.

QUESTION : Le Congo est votre pays, puisque vous y avez passé pratiquement toute votre vie. Quel lien établissez-vous entre Patrice Lumumba et le président Laurent Gbagbo ?

DOMINIQUE-FRANÇOIS UGEUX : J’ai eu la chance de vivre l’indépendance du Congo. Gbagbo présente les caractéristiques d’un homme qui pense d’abord à son peuple avant tout autre considération. Lumumba était ainsi, c’était un homme qui n’avait rien à foutre de l’argent. Il était profondément nationaliste. Toutes ses revendications étaient sociales et propres aux besoins du peuple. On l’a taxé de communiste et à force de le taxer de communiste, il n’a pas eu d’autres choix que de se tourner vers Moscou. Si on avait compris que c’était un communiste et que c’était un homme avec lequel il fallait composer, on ne l’aurait pas assassiné. Gbagbo comme Lumumba incarne le nationalisme au sens noble du thème. Je souhaite qu’on le laisse en paix, qu’on lui foute la paix et qu’il a 5 ans pour mettre à exécution son programme de gouvernement pour le bonheur de son peuple. Après, on ne le vote plus si on veut, mais il faut le laisser travailler. A la limite, il est frustré de ne pas pouvoir faire ce qu’il aime le plus au monde, se mettre au service de son peuple. Travailler pour son peuple, rien que ça, Gbagbo ne demande rien que ça.

QUESTION : Votre mot de fin…

DOMINIQUE-FRANÇOIS UGEUX : Ce que je vais dire est banal mais ça vient du cœur. Je voudrais dire au peuple ivoirien que je fréquente depuis longtemps que quelle que soit leur tendance politique, ethnique et religieuse de se pardonner les uns les autres, de prier Dieu tous les jours pour que vienne la paix. Je porte un amour sincère et total, sans calcul au peuple ivoirien. Faites la part des choses, ne sombrez pas dans l’extrémisme et ne devenez pas les otages des manipulateurs. Je dis aux Ivoiriens de se serrer les coudes car le bout du tunnel n’est pas loin. Il y a une lueur d’espoir qu’il faut savoir saisir. Je souhaite que le panel trouve une solution acceptable pour tous. Si les deux hommes ensemble acceptent de diriger la Côte d’Ivoire dans la sincérité, ils casseraient la baraque. Un grand homme politique et l’autre économiste hors pair. S’ils arrivent à le faire, ils donneraient l’exemple d’être d’une très grande maturité et ils donneraient une gifle à la France.