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Les médias ont publié une quantité incroyable d’absurdités sur Haïti. On aurait commis beaucoup d’« erreurs ». On aurait « cru trop longtemps qu’Aristide était un démocrate ». Le spectateur ingénu n’y comprend rien. Depuis des années déjà, nous apportons de l’aide à Haïti. Pourquoi cela ne veut-il pas marcher ? La vérité est tout autre : Haïti ne se développe pas parce que nos gouvernements ne le veulent pas. Le compte rendu que voici vous explique comment la chose a été possible.

 

 

Un retour dans l’histoire

Ensemble, Haïti et la République dominicaine constituent l’île baptisée Hispaniola par Christophe Colomb. Quand il y débarqua pour la première fois en 1492, il ne fallut que vingt ans pour éliminer complètement la population indigène. Au cours de la période qui suivit, l’île fut repeuplée par des esclaves africains.

Haïti est la seconde république du continent américain à avoir obtenu son indépendance (après les États-Unis). Ce fut toutefois la première république noire, le premier pays où une révolte d’esclaves fut menée à bien (le 1er janvier 1804). Dans la constellation politique de cette période, c’était une prestation non négligeable, surtout parce qu’elle ne se fit pas sans coup férir. Tant la France, puissance coloniale, que les États-Unis esclavagistes considérèrent la chose d’un très mauvais oeil. Les États-Unis soutinrent la France jusqu’au dernier moment. Le commandant en chef français écrivit à Napoléon que la seule façon de maintenir la domination française était « l’éradication complète de la population noire ».

Les esclaves libres payèrent chèrement leur victoire. Un tiers de la population avait perdu la vie et l’agriculture, la seule source de revenus, était complètement anéantie. Les pays esclavagistes voisins étaient indignés et soutinrent la France qui exigeait des dédommagements financiers pour sa propriété « perdue ». Puisque c’était la seule façon de sortir de son isolement politique et économique, le nouveau pays se vit obligé de reconnaître cette « dette » en 1825.

Haïti est l’exemple par excellence de l’hypocrisie profonde dont font preuve les dirigeants politiques du monde moderne jusqu’à nos jours quand il s’agit de la défense de prétendus principes. Simon Bolivar bénéficia d’un large soutien de Haïti, dans sa lutte contre le colonisateur espagnol. Toutefois, quand il fut président de la Grande Colombie, il remercia Haïti en refusant les moindres relations diplomatiques avec ce dernier. Haïti avait en effet lancé un appel à la libération des esclaves de l’Amérique latine aussi ! Reconnaître un pays incitant aux conflits raciaux, c’en était trop pour le grand défenseur de la liberté qu’était Bolivar.

Les États-Unis attendirent 58 ans avant de reconnaître Haïti, en 1862. Le président Abraham Lincoln était enfoncé jusqu’au cou dans la guerre de Sécession et, cette même année, il reconnut également l’État africain du Liberia. Selon lui, les deux pays pouvaient être utilisés pour « absorber » les anciens esclaves noirs. En outre, Haïti mit ses ports à la disposition de la flotte nordiste, en échange de cette reconnaissance. Le blocus maritime du Sud a contribué dans des proportions non négligeables à la victoire du Nord. Bien qu’Haïti eût été reconnu en 1862, il fallut encore attendre jusqu’en 1886 pour que soient engagées de véritables relations diplomatiques entre les deux pays. Le premier ambassadeur d’Haïti se vit toutefois notifier l’interdiction de s’établir à Washington, DC. La présence permanente d’un diplomate noir y était tout bonnement considérée comme « socialement inadmissible ». Force lui fut donc de s’installer à New York.

Entre 1849 et 1913, la marine de guerre américaine envahit Haïti à 24 reprises afin de « protéger des vies et des propriétés américaines ». Le ministre des Affaires étrangères William Jennings Bryan (sous le mandat du président Wilson, le grand pionnier du droit d’autodétermination des peuples) trouvait la chose amusante : « Ça alors ! Vous vous imaginez ? Des nègres qui parlent français ! » En 1917, lors d’une visite auprès du fonctionnaire américain qui dirigerait l’occupation d’Haïti, le vice-ministre de la Marine, Franklin Delano Roosevelt, déclara ceci à propos du ministre haïtien de l’Agriculture : « En 1860, cet homme aurait rapporté 1500 dollars comme reproducteur lors d’une vente publique à La Nouvelle-Orléans. » Il trouvait l’anecdote amusante et, en 1934, alors qu’il était président, il la raconta encore à l’ambassadeur des États-Unis à Haïti.

L’occupation de 1915 à 1935 fut très sérieuse : l’armée fut massacrée, un esclavage de fait fut réintroduit et la constitution fut abolie. Cette oppression brutale déclencha naturellement la résistance. Au moins 3250 « terroristes » furent massacrés. En sa qualité de vice-ministre de la Marine, Franklin Delano Roosevelt décerna la Médaille d’honneur du Congrès au commandant des troupes, Smedley Butler. Butler écrivait textuellement dans son rapport : « J’ai traqué ces salauds comme des cochons. » Vingt ans plus tard, il rendait le pays à la Garde nationale, créée et formée par les États-Unis (comme ils le font aujourd’hui en Irak et en Afghanistan).

La passation de pouvoir de 1935 fut légalisée par une déclaration unilatérale qui fut imposée en tant que traité d’Haïti et en vertu duquel les États-Unis s’arrogeaient le droit d’occuper à nouveau le pays s’ils le jugeaient nécessaire. C’est ainsi que le président Wilson mettait en pratique le droit à l’autodétermination des peuples. La nouvelle constitution autorisait des propriétés étrangères illimitées, de sorte que les grandes multinationales américaines pussent poser les fondations de leur hégémonie économique. Pendant l’occupation, cette constitution fut « unanimement » acceptée par le peuple haïtien, car 5 % de la population put aller voter. 00,9 % de ces électeurs votèrent pour. Par la suite, les élections furent toujours organisées selon un scénario subtil qui donnait toujours le vainqueur souhaité.

La première priorité du régime fut la destruction des petits propriétaires terriens et des paysans libres. Que les récoltes moyennes à l’hectare de ces petits paysans fussent supérieures à celles des plantations ne changea rien à l’affaire. En 1929, des chercheurs américains constatèrent même que les paysans haïtiens avaient de meilleures récoltes de coton que les planteurs américains dans les États du Sud et ce, bien que ces derniers recourussent aux méthodes scientifiques les plus récentes. En 1941, plusieurs agronomes américains fondèrent la Haitian-American Company for Agricultural Development (Compagnie américano-haïtienne de développement agricole). C’est avec un profond mépris qu’ils ignorèrent les conseils des experts haïtiens. Des millions de dollars furent injectés dans la production de sisal et de caoutchouc (pour la production de guerre). À cet effet, 5 pour 100 de toutes les terres cultivables d’Haïti furent expropriées, 40.000 familles furent chassées de leurs terres. À l’issue de quatre années de production scientifique, on produisit à peine cinq (5 !) tonnes de caoutchouc.

Chaque fois, lorsque des mesures de ce genre déclenchaient des résistances, celles-ci étaient réprimées dans le sang avec l’aide des États-Unis. Le New York Times encensait ces interventions : « Nous allons tout simplement là-bas (…) pour aider notre frère noir à remettre de l’ordre dans sa maison en désordre (…) En outre, les États-Unis ont le droit d’intervenir pour protéger notre paix et notre sécurité. » De même, rien que des louanges pour « l’attitude altruiste et serviable » et la façon dont les États-Unis « cherchaient à apporter leur aide là-bas de façon paternelle ». Cette « aide » réalisa deux objectifs : un secteur agricole dominé par les entreprises américaines, en vue de l’exportation vers les États-Unis, et une population rurale déracinée et parquée dans des bidonvilles urbains contrôlables par l’armée, destinée au travail sous-payé à la chaîne.

L’élite métisse était toute-puissante. La classe moyenne noire était absolument exclue de toute forme de participation au pouvoir. Cela déboucha sur une révolte des « noiristes » qui, en 1957, mit François « Papa Doc » Duvalier au pouvoir. Les mulâtres, que les Américains préféraient, perdirent leur pouvoir politique mais leur pouvoir économique ne faiblit pas. À l’instar de ses prédécesseurs, Papa Doc s’arrangea pour refuser toute forme de participation aux paysans noirs qui constituaient l’écrasante majorité de la population. Duvalier s’autoproclama président à vie et supprima les élections.

À Washington, toutefois, on estimait qu’une dictature noire, c’était quand même aller trop loin (en mettant l’accent sur « noir », pas sur « dictature »). Le président Eisenhower approuva les plans d’un coup d’État et Kennedy alla même plus loin avec des plans d’attentat meurtrier. Entre-temps, les États-Unis commençaient à être obsédés par l’autre île de la région : Cuba. En 1963, quand Duvalier soutint les États-Unis en vue d’exclure Cuba de l’Organisation des États américains (OEA), il reçut à nouveau le soutien économique de Washington. En 1971, lors de l’installation au pouvoir de Jean-Claude « Baby Doc » Duvalier, 19 ans, l’ambassadeur des États-Unis était le seul diplomate étranger présent. Les Duvalier faisaient excellemment leur travail. En 1971, un Haïtien exprima la chose comme suit : « Duvalier a réalisé un miracle économique. Il nous a appris à vivre sans argent, à manger sans nourriture et à vivre sans vie. » Mais le soutien déclaré au régime brutal de Duvalier était déjà difficilement défendable, même dans les années 70, face à l’opinion publique. Les livraisons d’armes furent donc sous-traitées par la filiale des États-Unis, Israël.

En 1986, quand Baby Doc fut renversé, 60 % des Haïtiens avaient un revenu annuel moyen de 60 dollars (chiffres de la banque mondiale), la mortalité infantile et la malnutrition étaient les plus élevées au monde et le pays n’était qu’une zone sinistrée, tant sur le plan humain que sur le plan écologique. Les réfugiés par bateau étaient systématiquement renvoyés par les autorités américaines. Sous le président Reagan, 24.000 Haïtiens atteignirent la Floride et 11 d’entre eux, pas un de plus, reçurent l’asile politique (durant la même période, tous les 75.000 boat people cubains furent admis aux États-Unis).

Le respect de la démocratie, à la façon des USA

Après la chute de Baby Doc, une junte militaire dirigée par le général Henri Namphy embraya directement sur la préparation d’élections destinées à légitimer son nouveau régime. Le prêtre Jean-Bertrand Aristide fut l’un des premiers à s’opposer à des élections manipulées dans des conditions de « duvaliérisme sans Duvalier ». Namphy réorganisa les infâmes Tontons Macoutes, le milices particulièrement craintes de Papa Doc, et, après une série d’atroces massacres en juillet 1987, les élections furent reportées. Un mois plus tard, l’église d’Aristide fut incendiée durant une fête de l’Eucharistie. Il y eut 13 morts et 77 blessés. Après un nouveau coup d’État, Namphy fut remplacé par le général Prosper Avril, qui parvint toutefois à organiser des élections.

Les élections de janvier furent truquées de façon on ne peut plus visible, de sorte que le régime ne fut pratiquement reconnu nulle part. Au but de deux ans, Avril dut s’en aller et ce fut un gouvernement intérimaire civil qui vint au pouvoir, ce qui fit que l’armée passa davantage à l’arrière-plan, sans toutefois cesser de tirer les ficelles. Les militaires pouvaient le faire en toute quiétude car, dès janvier 1988, les États-Unis se remirent à livrer des armes à l’armée directement, sans détour par leur filiale d’Israël.

La situation du pays devenait cependant si chaotique que même les États-Unis se sentirent obligés d’exiger une amélioration de la part des militaires détenteurs du pouvoir. Le candidat sur lequel les États-Unis misèrent tous leurs moyens était Marc Bazin, un collaborateur de la Banque mondiale. Les autorités américaines pouvaient raisonnablement dormir sur leurs deux oreilles. Mais, au tout dernier moment, Aristide se présenta. Son mouvement de base parvint à attirer massivement les Haïtiens aux urnes et obtint 67 %, contre 14 % seulement à Bazin.

L’élite haïtienne et les États-Unis furent totalement surpris. Ils avaient espéré un semblant d’élection classique à la latino-américaine, où la couche la plus pauvre de la population aurait été absente en masse ou aurait voté pour Bazin, par crainte d’une surenchère dans la terreur. L’allusion à des effusions de sang accrues en cas de défaite de Bazin était d’ailleurs on ne peut plus claire. Déjà avant la prestation de serment d’Aristide, en juin 1991, il y eut une première tentative de coup d’État. Le premier acte politique d’Aristide, en février 1991, était sans équivoque. À la TV nationale, il expliqua que son traitement de président, de 10.000 dollars par mois, « n’était pas simplement un scandale, mais un crime aussi ».

Pour la première fois, le pays avait enfin l’occasion de disposer lui-même de son sort. Comble de malheur (du moins, aux yeux de l’élite haïtienne et des États-Unis), Aristide parvenait à décrocher 500 millions de dollars d’aide internationale pour la reconstruction (dont 0,0 dollar de la part des États-Unis). Malgré ce contrecoup et l’absence de structure solide de parti et de mouvement, Aristide se lançait dans l’alphabétisation, la santé publique, les réformes agraires, le gel des prix alimentaires et des travaux publics afin de créer de l’emploi. Un certain nombre de grosses pointures de l’armée et des milices étaient arrêtées. Toutefois, la France continua d’exiger d’Aristide le remboursement de la dette historique de 1825 ! Haïti était donc toujours forcé de payer pour « le crime de s’être libéré » !

Bien sûr, l’armée encaissa très mal ces arrestations. Mais c’était surtout l’élite, qui fulminait. Oh, malheur ! Elle allait devoir payer des impôts ! Via entre autres le satellite de la CIA américaine, le National Endowment for Democracy (Dotation nationale pour la démocratie), des moyens furent immédiatement mis à la disposition des adversaires d’Aristide. Et avec succès. La déstabilisation si bien testée au Chili et dans d’autres pays de l’Amérique latine fit son œuvre et, à peine sept mois plus tard, Aristide était déposé.

Pour les États-Unis, il s’agissait toujours de principes élémentaires et la chose ressortit de l’attention exagérée portée par les médias américains sur les violations des droits de l’homme sous Aristide. Ses vraies décisions politiques furent passées sous silence. Immédiatement après le coup d’État, une campagne systématique fut menée afin de mettre hors circuit le mouvement de base d’Aristide. Bien qu’au cours des deux premières semaines qui suivirent le coup d’État, au moins un millier de personnes eussent perdu la vie, les médias américains n’y prêtèrent aucune attention. Sans être gêné le moins du monde, George Bush senior prit ses distances vis-à-vis d’Aristide « à la lumière des inquiétudes émanant de sa façon de traiter les droits de l’homme ».

Les nobles principes furent transformés en actes par la création du Front pour l’avancement et le progrès de Haïti (FRAPH) qui, deux années durant, fit régner une terreur brutale parmi la population en général et les partisans d’Aristide en particulier. Plus de 4000 pauvres furent assassinés par le FRAPH. L’affaire déclenché des protestations internationales. Les États-Unis ne purent même pas s’opposer ouvertement à un embargo économique sur l’île tant que la démocratie n’était pas restaurée. Clinton enterra cet embargo aussi bien que ne l’avait fait son prédécesseur Bush senior. Le vaudeville connaissait son point culminant lorsque les États-Unis envoyèrent un contingent militaire sous mandat de l’ONU pour remettre les choses en ordre, lequel contingent « n’osa pas » entrer dans le port en raison d’une manifestation populaire spontanée contre sa venue. Plus tard, il s’avéra que cette retraite du 11 octobre 1993 fut combinée à l’avance avec Emmanuel Constant, le chef du FRAPH. Que Clinton eût agi de la sorte avec Haïti n’avait rien d’étonnant : durant des années, son ministre du Commerce Ron Brown avait et conseiller et lobbyiste de Baby Doc. L’afflux massif de boat people venus d’Haïti commença toutefois à jouer des tours à Clinton. Les membres afro-américains du Congrès appartenant à son propre parti le mettaient en permanence dans l’embarras. Durant sa première campagne, en 1992, Clinton avait en effet dénoncé la politique de Bush senior consistant à renvoyer chez eu tous les boat people haïtiens : « Mon administration défendra la démocratie. »

Aristide « put » finalement revenir, à condition d’appliquer la politique économique de Bazin, son adversaire aux élections (qui n’avait obtenu que 14 % des voix). Mais, tout d’abord, tous les coupables des massacres des deux années écoulées eurent tranquillement le temps de quitter le pays avec tous leurs biens et possessions. Selon le vice-président Al Gore, c’était encore heureux car « à Cuba, c’était bien pire ». Pour préparer le retour d’Aristide, les soldats américains arrivèrent à Haïti le 19 septembre 1994. Leur première opération logistique consista à boucler l’accès à tous les quartiers résidentiels de l’élite à l’aide de leurs chars.

Avant son retour, Aristide fut obligé de désigner Smarck Michel comme Premier ministre. De même, les ministres des Finances et du Planning ainsi que le chef de la banque centrale furent imposés par Washington. Ces hommes appliquèrent ensuite la politique de Marc Bazin. L’une des premières conditions à l’octroi d’un prêt de 700 millions de dollars fut la vente de la plupart des services publics au secteur privé. Clinton pouvait dormir sur ses deux oreilles : la démocratie à Haïti n’était plus une menace une fois qu’on avait fait en sorte que le pays eût perdu sa souveraineté économique.

La Constitution haïtienne ne permet pas au président d’exercer son mandat deux fois de suite. René Préval, encore Premier ministre d’Aristide en 1991, fut élu, de sorte que, pour la première fois, une passation pacifique du pouvoir fut assurée. Toutefois, le nouveau président ne pouvait faire grand-chose. Sur le plan socioéconomique, il était obligé de suivre le fameux agenda du FMI et de la Banque mondiale. Son mandat fut également confronté en permanence à des crises politiques et les élections municipales et parlementaires se déroulèrent de façon chaotique. Malheureusement, il y eut même une rupture au sein du mouvement politique soutenant Préval et Aristide. Malgré cela, il put assumer la totalité de son mandat. Le 7 février 2001, Aristide lui succéda à nouveau.

Dès le début, le nouveau gouvernement sous la présidence d’Aristide dut affronter des rumeurs de corruption, de désignations politiques douteuses et de toutes sortes de malversations. Tout comme précédemment, l’opposition politique à Aristide bénéficia du soutien complet des États-Unis. Le fait est que les partisans d’Aristide aussi se livrèrent à des actes de violence. Ils n’avaient d’ailleurs pas oublié ce qui s’était passé en 1991. Mais, même à l’époque, les faits constatés étaient très minimes, comparés à la dictature militaire de 1991 à 1994. Et qu’il y ait encore eu de la corruption sous Aristide II, c’est également un fait. IL eût pu difficilement en être autrement. La quasi-totalité de l’appareil corrompu de la fonction publique était en effet restée en place. En outre, ces fonctionnaires ne gagnaient déjà pas lourd. Mais, ici aussi, les proportions de cette corruption n’étaient pas comparables à la corruption qui régnait sous la dictature militaire.

Le retour vers et pour le peuple haïtien

L’opposition organisée par les États-Unis sur le plan financier et logistique mit sur pied un boycott économique analogue à ceux déjà testés contre le Chili en 1973 (avec succès) et contre le Venezuela en 2002 (mais sans succès, cette fois). De prétendues révoltes populaires spontanées mirent tout le pays en émoi. Toute la violence fut rejetée sur le dos d’Aristide et, en février 2004, les marines américains embarquaient de force Aristide sur un avion à destination de l’Afrique.

Un gouvernement intérimaire sous le Premier ministre Latortue requit aussitôt l’intervention des Nations unies qui, de façon surprenante, vint assez vite avec le soutien des États-Unis, du Canada et de la France (l’ancien occupant et colonisateur d’Haïti !). Cette force de l’ONU ne met absolument aucun bâton dans les roues des nouveaux détenteurs du pouvoir. Le mouvement Fammi Lavalas (= « famille avalanche ») d’Aristide fut la seule cible de la répression. Des membres connus des escadrons de la mort, dont certains étaient encore officiellement sous le coup d’un mandat d’arrêt à Haïti même, parcoururent le pays en toute liberté et firent ce en quoi ils excellaient. En fait, le pays était retourné à la dictature militaire de 1991-94 (après le premier coup d’État contre Aristide).

Lé général brésilien Augusto Heleno, à l’époque commandant en chef des troupes de l’ONU, déclina toute responsabilité dans sa non-intervention contre la police haïtienne qui tirait sur les manifestants et faisait patrouiller des soldats brésiliens et chiliens (!) de l’ONU dans les bidonvilles, accompagnés de policiers et de miliciens dont la triste renommée était suffisamment connue des Haïtiens démunis. Mais le général Heleno était très expérimenté dans ce genre d’activités, dans lesquelles il avait fait carrière du temps de la dictature militaire au Brésil.

Le gouvernement Latortue prit bien soin également d’étouffer dans l’œuf tout embryon de nouvelle direction démocratique. Un journaliste connu de la radio, critique et populaire, fut assassiné et le père Jean-Juste, un prêtre très populaire dans les bidonvilles, fut arrêté sans la moindre forme d’accusation. Un second Aristide est bien la dernière chose qu’on souhaite à Washington. Aussi, dans les médias dominés par le gouvernement, le père Jean-Juste est-il décrit comme un dangereux terroriste. En fait, la situation est même devenue plus grave que sous le régime des Duvalier. Ni Papa Doc ni Baby Doc n’ont été jusqu’à traîner des prêtres hors de leur église alors qu’ils distribuaient de la nourriture aux enfants pauvres.

Les conséquences du tremblement de terre de janvier 2010 sont connues. Les infrastructures, les écoles et les hôpitaux ont été totalement anéantis. La population n’a aucune perspective d’existence digne dans l’agriculture ; seul un travail sous-payé à la chaîne et dans des conditions exécrables lui est « proposé ». Toute tentative de démocratisation est systématiquement réprimée. Le mouvement d’Aristide n’a pas pu participer aux élections présidentielles bien que chaque observateur objectif parte du principe qu’immanquablement, Aristide obtiendrait à nouveau la majorité.

Dès que les pauvres d’Haïti passeront à la résistance armée, les mass media consacreront l’attention nécessaire à « l’héritage manifestement pas très joli d’Aristide », on écrira des éditoriaux sur la façon dont ces Haïtiens, visiblement, sont tous pareils, « à quel point il est quand même difficile d’introduire la démocratie », comme il est tragique quand même que toutes les tentatives bien intentionnés de l’Occident riche se heurtent à tant d’incompréhension, mais surtout à quel point nous sommes bons quand même, à quel point notre conscience est pure, etc., etc.

Le fait que l’oppression séculaire du peuple haïtien ne l’a toujours pas amené à une acceptation fataliste de son sort force notre admiration. Malheureusement, c’est la seule chose positive qu’on puisse dire aujourd’hui d’Haïti. La France exige toujours le remboursement de la « dette » de l’indépendance. La situation d’Haïti est la suite logique d’une application conséquente de l’actuel système économique. Dans ce cas, on ne peut toutefois pas montrer du doigt les seuls États-Unis. L’Union européenne elle aussi et la France en particulier ont beaucoup de sang haïtien sur les mains.

 

Traduit depuis le néerlandais par Jean-Marie Flémalle

Source originale : uitpers.be

Source : michelcollon.info