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Editions Sources du Nil

Bye bye Marie Louise, bonjour Victoire

Les femmes au Rwanda ont toujours été de tous les combats. Elles sont parfois manipulées (comme les femmes députés non élues, nommées par Kagame lui-même pour redorer son blason), mais elles peuvent également prendre des initiatives qui nous surprennent. L’année dernière nous avions décerné ce titre à Marie-Louise Mushikiwabo pour son  aplomb incroyable à pouvoir monter sur le cadavre de son frère Lando Ndasingwa pour embrasser les tueurs de celui-ci. D’abord au Ministère de l’information, c’est ainsi que nous lui avions décerné la muselière d’or parce qu’elle avait réussi à interdire la BBC d’émettre sur le territoire rwandais pendant deux longs mois. Depuis elle défend mordicus, du haut de son Ministère des affaires étrangères, contre vents et marrées, le boucher de Kigali par une com bien huilée qui ferait passer le loup pour un vulgaire agneau d’abattoir.

Cette année-ci nous avons choisi de distinguer encore une femme par une palme d’or, symbole de la paix. La mère courage Victoire Ingabire Umuhoza le mérite. Le 16 janvier de cette même année 2010, malgré les conseils qui la dissuadaient de partir en enfer et ses collègues des FDU qui ont refusé de prendre le billet non-retour, a quand même décidé de prendre son avion pour défier l’homme qui a donné la mort à plus de 5 millions d’innocents rwandais et congolais. « Ça  ne peut plus durer », m’avait-elle dit, « on ne peut pas rester les bras croisés et penser que les choses vont bouger d’elles-mêmes ! » Oui d’accord mais quelles moyens allez-vous utiliser pour bouger l’homme qui est soutenu par les puissances internationales ? La « non-violence » m’a-t-elle répondu ! De mémoire d’homme, seul le Mahatma Gandhi a réussi avec cette méthode contre les colons Anglais, ai-je pensé ! Ah non ! Il y a aussi Mandela. Après plus de 50 ans de lutte de l’ANC et 27 ans d’emprisonnement de son leader Nelson Mandela, Martin Luther King qui l’a payé de sa vie ! C’est dur, mais est-ce jouable pour le Rwanda ? Le Dalaï Lama, depuis plus de 50 ans, n’a pas encore récupéré son Tibet natal ! C’est ainsi que je suis resté désarçonné et inquiet pour ce bout de femme qui croit toujours qu’elle va renverser le cours du monde par sa détermination et son sacrifice ! Effectivement, moi j’ai toujours pensé au pire, et c’est ce qui est en train de lui arriver, mais que rien ne changera sans le sacrifice suprême ! Et c’est Victoire Ingabire qui a décidé de porter la croix.

 

Oser parler, même au risque de sa vie

Depuis qu’elle est arrivée au Rwanda, beaucoup de choses ont changé, elle a quand même pu mettre les gens dans la rue pour manifester contre le pouvoir en place. Les partis d’opposition ont pu faire une coalition qui a fait peur au Führer de Kigali, qui les a tous embastillés. Nous avons vu débarquer dans l’arène l’avocat Peter Erlinder, non sans avoir fait sa dernière prière dans un colloque à Bruxelles au mois de mai 2010. Car le tyran de Kigali n’avait pas oublié son départ précipité d’Oklahoma où une plainte avait été déposée contre lui par le célèbre avocat. L’arrestation de Peter Erlinder était une goutte d’eau qui a fait déborder le vase pour la communauté internationale. Désormais la communauté internationale voyait l’homme qui se targue d’avoir arrêté le génocide sous son vrai visage de tueur, de dévoreur des libertés publiques. Peter Erlinder s’en est sorti grâce à l’intervention du Département d’Etat américain. Comme nous l’a dit V. ingabire dans une interview qu’elle nous a accordée dans sa captivité :

« Notre présence au Rwanda a tout d’abord démystifié le régime. En moins de 6 mois, les opinions ont changé. Les gens se sont soudainement rendu à l’évidence que les miracles du régime n’étaient que le fruit de l’imagination. Les langues se sont déliées et la population a commencé à oser. Oser réclamer (comme questionner la légitimité de payer une cotisation spéciale pour le FPR ou même pour l’organisation des élections), oser parler, même au risque de sa vie. Pour la première fois depuis juin 1994, on peut parler d’une opposition qui ne cède pas au chantage et qui  fait sauter les interdits. »

Mais Victoire Ingabire sera interdite de participation aux élections présidentielles. Cela je le lui avais fait également remarquer au mois de janvier qu’elle ne devait pas s’attendre au changement de régime au mois de septembre 2010. J’ignore si elle y croyait elle-même. Entretemps Kagame s’est fait réélire avec un score à la soviétique et l’on se demande pourquoi la communauté internationale par l’ONU interposée n’a pas marché sur Kigali pour déloger le dictateur qui a empêché à tous ses opposants de se représenter, comme elle se prépare à le faire en Côte d’Ivoire où le Président Gbagbo a pourtant laissé son grand rival se présenter et a laissé les élections se dérouler démocratiquement jusqu’à la fin, même si il a fait volte-face par une initiative anti-démocratique.

Néanmoins, beaucoup de choses ont changé pour le Rwanda dans l’opinion internationale, puisque nous avons vu paraître le Rapport Mapping sur les massacres au Rwanda et Congo entre 1993-2003 publié par le Haut Commissariat aux Droits Humains qui met lourdement en cause Paul Kagame pour le massacre de plus de 5 millions de victimes rwandaises et congolaises. Mais le dictateur est toujours en place, Victoire Ingabire est toujours en prison. Sa mission est-elle terminée ? Cela dépend encore du bon vouloir de Paul Kagame qui peut décider de la libérer, de la maintenir en prison ou de la liquider.

 

L’opposition rwandaise est-elle incapable de transformer l’essai Victoire Ingabire ?

Nul doute, l’arrivée de Victoire Ingabire a transformé l’opinion internationale mais aussi le paysage politique rwandais sclérosé entre les divisions de  l’opposition active à l’extérieur du Rwanda et le dictateur-génocidaire  rwandais Paul Kagame qui impose toujours aux Rwandais son régime répressif. Il y a une certaine prise de conscience l’intérieur que les choses peuvent et doivent changer, mais les divisions ont persisté à l’extérieur. Le départ de Victoire Ingabire a montré que son bureau n’a rien planifié ni à moyen ni à long terme, sinon attendre la réaction de la communauté internationale et le bon vouloir de Paul Kagame d’emprisonner ou d’assassiner  Victoire Ingabire. Déjà la cacophonie qui s’est installée au lendemain du départ de la présidente, a montré que le bureau des FDU n’était pas lié corps et âme à la démarche de leur chef de file. D’où ils ont dû créer une structure parallèle dénommée « comité de soutien ». La formation d’un comité de soutien aurait été logique si l’initiative était pilotée par des personnes qui ne font pas partie des FDU, en tous cas pas de son bureau.

 

Si les divisions persistent, il n’y aura pas de changement

Ce sont les divisions au sein des FDU et dans l’opposition en général qui font que la démarche de Victoire Ingabire ne soit pas fructueuse. Pourtant le dictateur ne manque pas de leur laisser du grain à moudre. Les récentes défections d’officiers supérieurs dont le Général Kayumba Nyamwasa, auraient permis de penser que les choses allaient changer à Kigali, non plus par les élections comme l’aurait souhaité Victoire Ingabire, mais par un coup de force, qui selon moi ne ferait qu’empirer les choses. Car le Général Kayumba Nyamwasa, allié d’origine de Paul Kagame, n’est pas un tendre.  Il avait déclaré à une télévision française ceci en parlant de ses adversaires :

« Quand je parle de neutralisation, en fait, mon objectif est de les frapper sur le champ de bataille et de les tuer, pas les arrêter. Quand je vais en opérations, je n’y vais pas pour faire des arrestations. Je dis à mes soldats: vous devez parfaitement viser, vous devez tirer pour tuer, pas pour arrêter. Je suis en opérations, je ne fais pas un travail de police ici. Mais en même temps nous avons des prisonniers… »

Jusque là les partis d’opposition surtout armée, ont cherché à récupérer ce tueur de renom qui a écumé l’ancienne préfecture de Ruhengeri avec sa soldatesque en tirant sur tout ce qui bouge. Dommage pour le Rwanda que l’on soit obligé à recourir à des criminels pour changer les choses. La formation d’un nouveau parti politique RNC (Rwanda National Congress)  par le même Général Kayumba Nyamwasa et d’autres, a peut-être calmé les appétits de ceux qui pensaient pêcher le gros poisson. Mais c’est là aussi la faiblesse de l’opposition surtout de l’extérieur. Multiplier les sigles des partis politiques va à l’encontre d’une union qui devrait mobiliser et dynamiser les déçus d’un manque de cohésion dans la démarche de l’opposition extérieure. Même le « rêve » de Rukokoma alias Faustin Twagiramungu (c’est le nom de son nouveau parti : « Rwanda Dream Initiative ») risque de virer au cauchemar pour les Rwandais, surtout si sa démarche ne vise pas à aborder les autres partis politiques en vue d’organiser un accompagnement de l’action de Victoire Ingabire Umuhoza. L’on sait que le vieux routier de la politique rwandaise n’aime pas les seconds rôles, quand il n’est pas devant, il préfère quitter. C’est ainsi qu’il a quitté une coalition qui a précédé la formation des FDU, botté aux fesses par Eugène Ndahayo qui lui contestait le leadership de l’ancien parti fondé par Seth Sendashonga, les FRD (Forces de Résistance pour la Démocratie). Impossible de croire que les deux anciens alliés puissent se remettre ensemble pour des actions communes d’accompagnement de  l’initiative de Victoire Ingabire. Et c’est ainsi que la communauté internationale continuera à croire qu’il n’y a pas de rechange au régime sanguinaire de Paul Kagame.

 

 

Eugène Shimamungu

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