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Fini le temps où la France était le moteur de l’Afrique. Aujourd’hui, les Etats-Unis, Israël et la Chine se disputent sur le continent de nouvelles zones d’influence. C’est la thèse du journaliste d’investigation Pierre Péan dans son dernier livre, « Carnages ».

Pierre Péan, journaliste d’investigation, a écrit deux livres sur les événements du Rwanda. L’un en 2005, Noires fureurs, blancs menteurs, et l’autre, Carnages, qui vient de paraître chez Fayard. Son idée-force : les choses ne se sont pas passées comme on l’a dit et, dans cette affaire, la France a été victime de grandes manoeuvres pilotées par les Etats-Unis, visant à l’évincer de la région des Grands Lacs, au centre de l’Afrique, à la frontière orientale du Congo. Entretien.
Pierre Péan – Ma thèse, c’est qu’au Rwanda en 1994, il n’y a pas eu seulement un génocide exécuté par les milices hutus contre les Tutsis, mais que parallèlement des Hutus ont été exécutés en masse par les soldats du Front patriotique rwandais (FPR) de l’actuel président Paul Kagamé. Surtout, je soutiens que ce qui s’est passé en 1994 est l’aboutissement d’une guerre civile commencée en 1990. Une guerre superbement bien pensée, à la différence d’autres guerres civiles en Afrique.
Bien pensée par qui ? Par Kagamé et son parti le FPR mais pas seulement. Derrière, on trouve Yoweri Museveni, le dirigeant de l’Ouganda. Bien pensée pourquoi ? Non seulement les mecs ont des missiles, des armes sophistiquées, mais ils mènent dès le début une guerre de l’information. Bien pensée parce que Kagamé présente ça tout de suite comme une guerre de libération. La théorie fonctionne encore aujourd’hui, dire qu’évidemment ce sont les extrémistes hutus qui ont planifié le génocide des Tutsis, mais planifié aussi l’attentat contre l’avion du président Habyarimana, pourtant hutu lui-même. Or, dès 1996, les enquêteurs du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) commencent à trouver que ça ne colle pas. C’est ce que je raconte dans mes livres.
Dans Carnages, vous dites que le vrai génocide aurait eu lieu en 1996-97, par les Tutsis de Kagamé contre les Hutus réfugiés dans la région du Kivu, dans l’est du Congo. Des millions de morts dont personne n’a parlé.
Ce que j’essaie de montrer, c’est qu’on fait comme si la France était encore le moteur principal de l’Afrique – la Françafrique -, ce qui n’a plus de sens. On raconte que, dans une logique néocoloniale, la France a aidé le Hutu Habyarimana à préparer le génocide des Tutsis. Schéma qui fait de la France la puissance maléfique absolue et de Kagamé, le chevalier noir triomphateur du néocolonialisme français. A l’opposé, Bongo, au Gabon, est devenu l’infâme salaud. J’essaie de montrer que cette grille de lecture est fausse et que Paul Kagamé a été adoubé par les Américains pour qu’il les aide à dessiner les nouveaux contours des zones d’influence dans l’Afrique des Grands Lacs et dans l’ancien Zaïre, en réduisant celle de la France.
Maintenant, que s’est-il passé au Kivu en 1996-1997 ? Le nouveau régime rwandais s’est vengé sur les Hutus qui s’y étaient réfugiés. Il n’est pas sûr qu’on puisse employer le mot « génocide ». Mais, et c’est une première, un rapport de l’ONU, publié le 1er octobre dernier, évoque la « possibilité d’un génocide ». C’est simple : les Tutsis du FPR, revenus au pouvoir avec Kagamé, ont considéré tous ces Hutus comme des génocidaires. Ils les ont massacrés, et l’histoire est passée comme une lettre à la poste. Dans un superbe bouquin, A Continent for the Taking, le journaliste du New York Times Howard French, qui était sur place, raconte qu’en fait de génocidaires, c’étaient en majorité de pauvres gens cavalant dans la forêt.
Vous racontez qu’à l’époque la France avait essayé d’intervenir pour sauver les Hutus mais avait été bloquée par les Américains.
Oui, et ça n’a jamais été révélé. Jacques Chirac a essayé d’intervenir par deux fois. Bien sûr, les services français étaient au courant de tout ce qui se passait sur le terrain, et notamment que Rwandais et Ougandais recevaient de l’aide américaine dans leur traque aux « génocidaires ». Chirac a d’abord voulu lancer une opération multinationale, sachant que la France, diplomatiquement isolée à cause des attaques contre sa politique passée au Rwanda, ne pouvait pas la monter seule. Les militaires français ont essayé de travailler avec les Anglais, empêchés par les Américains. Exaspéré, Chirac a donné des instructions pour préparer une deuxième opération, cette fois totalement française. Les pressions américaines l’ont obligé à faire revenir du Kivu forces spéciales et agents de la DGSE. Dans les deux cas, ni Kagamé ni Museveni ne voulaient se retrouver face aux Français.
Quel était l’objectif stratégique de Kagamé et Museveni ? Annexer des bouts du Congo ?
Kagamé et Museveni voulaient étendre leur domination sur une région dont le sous-sol et les terres sont riches. Agrandir « la République des volcans », que d’autres appellent Tutsiland.
Les Américains veulent expulser la France de la région ?
C’est effectivement l’un des aspects importants de ce qui s’est passé depuis la chute du mur de Berlin. Roosevelt rêvait déjà de disloquer les empires coloniaux de la France et de la Grande-Bretagne. Mais la guerre froide a empêché les Américains de mettre en oeuvre cette politique. L’intérêt de l’URSS pour le continent africain a obligé les puissances occidentales à rester unies et donc à conserver plus ou moins les anciens équilibres. Mais pour avoir une vue d’ensemble de ce qui s’est passé en Afrique de l’Est et dans la région des Grands Lacs, il est nécessaire d’introduire un acteur important : Israël.
Israël s’intéresse à l’Afrique ?
Et comment ! C’est probablement le pays qui, davantage que la France ou les Etats-Unis, a la vision la plus cohérente depuis le milieu des années 1950. L’Etat hébreu considère que l’Afrique est essentielle pour sa sécurité. L’idée fondamentale, que j’ai mis du temps à comprendre, c’est que l’Afrique représente pour Israël la profondeur stratégique qui lui manque dans un environnement arabe hostile. Seulement, en Afrique, il y a un os : le Soudan. Un pays énorme, cinq fois la France, sept cents kilomètres de côte sur la mer Rouge, un pays riche, notamment en pétrole… Mais un pays dirigé depuis 1989 par des islamistes, avec à leur tête Omar El-Béchir. Israël considère le Soudan comme potentiellement dangereux, autant que l’Iran. Il cherche donc à empêcher par tous les moyens que le pays devienne un deuxième Iran, capable un jour de le prendre à revers. D’autant que Khartoum, la capitale, est en relation étroite avec Téhéran et avec le Hamas.
Israël doit donc faire en sorte que le Soudan soit toujours inquiet de ce qui se passe à sa périphérie, dans le Sud-Soudan et à l’Ouest, dans le Darfour. Pour ce faire, Jérusalem a noué des alliances étroites avec les pays limitrophes du Soudan, surtout l’Ethiopie et l’Ouganda, pour encourager et aider les rébellions à l’intérieur du Soudan. C’est ainsi qu’Israël a aidé Idi Amin Dada et, quelques années plus tard, Museveni et Paul Kagamé, son protégé. La tragédie rwandaise et son prolongement congolais ne peuvent être déchiffrés s’ils ne sont pas reliés à la guerre secrète visant Khartoum, menée par les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, Israël et les pays frontaliers du Soudan. Ils sont en quelque sorte des dégâts collatéraux.
Il n’y a pas qu’Israël qui s’intéresse au Soudan et à l’Afrique, il y a aussi la Chine.
J’y consacre tout un chapitre. La pénétration chinoise est impressionnante sur le continent africain. Ils investissent partout pour avoir accès aux matières premières nécessaires à leur développement, ils s’occupent aussi des petites boutiques sur les marchés qui, hier encore, étaient tenues par des Africains. A Khartoum, j’ai vu concrètement l’argent chinois : bâtiments neufs, embouteillages de voitures neuves, rues propres. Officiellement, les Chinois ne font que du business mais en réalité ils se sont déjà opposés à des décisions occidentales sur le Soudan… Ils seront probablement demain des acteurs importants face aux Américains.
Puissances traditionnelles et émergentes s’intéressent aux richesses du continent et redéfinissent chaque jour les zones d’influence. Le partage issu du traité de Berlin, en 1885, est mort. Les Américains vont continuer à essayer de contrôler ce qui est difficilement contrôlable. Mais leurs poulains Yoweri Museveni, Paul Kagamé et Joseph Kabila ont failli : ils n’ont pas apporté la stabilité dans la région des Grands Lacs. Vont-ils chercher à les remplacer ? Dans l’agenda africain des prochains mois, il y a deux échéances à hauts risques : en janvier prochain, le référendum au Sud-Soudan qui va probablement entraîner l’éclatement du Soudan ; ensuite, l’élection présidentielle en république démocratique du Congo.
Bernard Zekri & Léon Mercadet
Carnages – Les Guerres secrètes des grandes puissances en Afrique (Fayard), 560 p., 24,50 euros