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Sept employés d’Areva et de Vinci ont été enlevés cet été au Niger. L’actualité met l’accent sur Al-Qaida pour le Maghreb Islamique (AQMI). Ce discours sécuritaire focalisé sur une organisation peu connue et dont les objectifs restent assez flous cache le contexte néocolonial de l’exploitation de l’uranium au Niger et les luttes de resistance du peuple touareg. Principal source française d’uranium et bientôt deuxième producteur mondial, le Niger souffre de la radioactivité, de la disparition de l’eau et de la destruction des pâturages causés par Areva.

La crise des otages dans l’actualité

L’AQMI a monopolisé l’actualité. L’organisation représenterait une menace sérieuse, forçant l’occident à intervenir pour protéger ses expatriés et ses intérêts. Le débat médiatique s’est alors porté sur le manque de sécurité : qui, de l’Etat ou de l’entreprise, est responsable pour cette prise d’otage (1) ?

Nous allons voir que le problème fondamental au Niger reste pour la population le partage des revenus de leur terre, et pour les dirigeants français et nigériens le combat contre la rébellion touareg.

L’Etat français intervient pour libérer deux employés d’AREVA et cinq de VINCI, deux multinationales françaises impliquées dans le pillage du Niger. Cet événement permet à la France d’envoyer au Niger « des moyens d’information et de reconnaissance », c’est à dire des avions et 80 militaires, probablement des agents de renseignement (2).

Le Niger ?

carteLe Niger déjà, ce n’est pas le Nigeria. Le premier, peuplé de 15 millions de Nigériens, a été une colonie française jusqu’en 1960. Par contre les 150 millions de Nigérians ont vécu sous domination britannique. Le Niger se situe au sud-est de l’Algérie. Et le Nigeria, juste en dessous de ce petit pays du Sahel, borde l’océan Atlantique.

Au Niger, la langue officielle est le français, mais on y parle plus de 20 langues. Le Niger est principalement peuplé par les Haoussa, une population sédentaire et agricole qui vit sur la moitié sud du pays. Au nord vivent des Touaregs, des Toubous, des Berbères, des Arabes, en grande partie nomades.

On oublie souvent de rappeler que le Niger, troisième exportateur mondial d’uranium, se situe à la 174ème et dernière place selon l’Indicateur de Développement Humain (IDH). Cet outil statistique prend en compte l’espérance de vie (49 ans), les taux d’alphabétisation (28%) et de scolarisation (38%), ainsi que le pouvoir d’achat (200 fois moins élevé qu’en France). La France, elle, occupe le 8ème rang.

Le Niger est donc un des pays les plus pauvres du monde. A quelques millions près, le niveau du PIB (10 milliard de dollars US ?), est égal au chiffre d’affaires d’Areva et à la moitié de la plus grosse fortune de France, Mme Liliane Bettencourt.

Le Niger a connu plusieurs famines dévastatrices. En 2005 notamment, et malgré ses appels incessants, le pays ne reçoit aucune aide. En 2010 en revanche, l’Union européenne débloque 14 millions d’euros pour faire face à une nouvelle crise alimentaire au Niger. Les raisons de ces famines sont en partie liées aux sécheresses, mais nous verrons que l’exploitation minière n’améliore pas la situation.

Areva, les intérêts français

Le groupe industriel Areva, spécialiste de l’énergie, est détenu à 87% par l’Etat ou des entreprises du secteur public. La multinationale appartient donc aux Français ! Alors que font les Français dans leur ancienne colonie ?

En 40 ans, la France a extrait plus de 100.000 tonnes d’uranium du Niger. Avec 3600 tonnes par an, le Niger fournit plus du tiers de l’uranium français. Avec la nouvelle mine d’Imouraren, le gisement le plus important au monde, Areva espère monter à 5000 tonnes de plus par an. Le Niger deviendrait alors le deuxième producteur mondial.

Mais la France n’est plus seule dans son arrière-cour. Depuis 2007, la Chine et les Etats-Unis sont aussi présents. Ceci entraîne donc une concurrence qui laisse une marge de manœuvre moins large à la France et renforce l’Etat nigérien.

Après de longues tractations, un accord est signé le 13 janvier 2008 entre le président Tandja et Areva, autorisant l’exploitation du site d’Imouraren, qui deviendra le premier site mondial de production d’uranium. En même temps le Niger a obtenu la revalorisation du prix de vente : les deux tiers des revenus tirés de cette exploitation vont au Niger et un tiers pour Areva. Mais le gouvernement nigérien profite des revenus de cette revalorisation pour s’affranchir un peu plus de la population, ignorant les revendications de la masse et maintenant un climat de répression. (3)

AREVA refuse de reconnaître l’ampleur de ses méfaits

La présidente du directoire d’Areva déclare en décembre 2009 sur France Info que « le nucléaire, ça ne fait pas de CO2 » et qu’il ne produit que « de toutes petites quantités de déchets ». Certes Mme Lauvergeon s’est émue des problèmes du désertification au Sahel, mais en plus de masquer de nombreux problèmes inhérents au nucléaire, cette déclaration occulte complètement la situation dramatique au Niger.

Le CRIIRAD, centre d’information indépendant sur le nucléaire, réagit fortement à cette déclaration :

« Au Niger il s’agit de plus de 35 millions de tonnes de résidus radioactifs entreposés à l’air libre à quelques kilomètres des agglomérations d’Arlit et d’Akokan où vivent environ 80 000 personnes. En 2007 la CRIIRAD a révélé que de tels déchets, présentant un niveau de radiation 100 fois supérieur à la normale étaient présents devant l’hôpital de la COMINAK (filiale d’AREVA) à Akokan. Une mission conduite par Greenpeace à AKOKAN en novembre 2009 a confirmé que des niveaux de radiation élevés persistaient sur de nombreux secteurs de la ville. » (4)

La radioactivité touche les travailleurs. Mais les médecins du travail diagnostiquent le SIDA chez les mineurs atteints de cancers. Ce diagnostique permet à la compagnie de ne pas prendre en charge les soins dont ses anciens employés ont besoin et également de ne pas s’étendre sur la dangerosité radioactive de son activité au Niger (6). Les deux hôpitaux de la région sont gérés par Areva qui se vante d’ailleurs de son soutien à la population (5). Ceci prouve la mauvaise foi d’AREVA, qui renoue avec la tradition coloniale : utiliser le social pour masquer la réalité de l’exploitation.

De plus, le CRIIRAD rappelle que l’extraction de l’uranium est une opération qui consomme de très grandes quantités d’eau et entraîne une contamination des ressources locales par des polluants radioactifs et chimiques. AREVA admet qu’à l’issue des 40 ans d’exploitation du gisement d’Imouraren, il se produira un « assèchement local des nappes ». (4b)

Contre les nomades

Les activités d’Areva dans le nord nuisent à la population et au mode de vie des Touaregs :

  • l’extraction de l’uranium détruit l’espace naturel, contamine et assèche les ressources en eau ;
  • les territoires sans titres de propriété sont accaparés, ce qui force à déplacer les habitants, qui ne reçoivent aucune indemnisation ;
  • L’élevage, l’agriculture autour des oasis et l’exploitation artisanale du sel sont compromis. La future zone minière recouvre les principales aires de nomadisation, dont les riches pâturages de la plaine d’Ighazer, lieu de la « cure salée », c’est là que des dizaines de milliers d’éleveurs se rencontrent chaque années, ce qui permet d’assurer aux troupeaux les apports en minéraux.
  • La compagnie détruit l’environnement de la population et ses activités traditionnelles, rendant difficile le mode de vie nomade des touaregs et participant ainsi à l’appauvrissement général. Contrairement au discours officiel qui prétend vouloir développer la région.

Résistances

Ken Saro Wiwa s’était attaqué à Shell au début des années 1990. Pour défendre le peuple Ogoni, il demandaient l’arrêt de la destruction de leur environnement et une meilleure répartition des bénéfices. Le départ de Shell a été obtenu et Naomi Klein a vu le retrait de Shell, sous la double pression locale et internationale, comme l’un des premiers succès du mouvement altermondialiste sur les multinationales (7). Cependant Ken Saro Wiwa a ensuite été jugé et exécuté par le pouvoir militaire en 1995.

De leur côté, les touaregs se sont insurgés contre leurs conditions, en 90-95 puis en 2007-2009. Ces révoltes ont été durement réprimées par l’armée et n’ont pas obtenu d’amélioration de la situation. Un accord a été signé en 1995 entre l’état nigérien et la rébellion. Il visait à améliorer la situation des touaregs et leur donner plus d’autonomie. Mais cet accord, déjà insuffisant, n’a pas été appliqué. En 2009 la négociation, avec la Libye comme médiatrice, n’a rien apporté sinon l’arrêt des hostilités. La réintégration des combattants n’a pas été prise en charge par l’état, comme il était convenu, empêchant la réinsertion de milliers de personnes.

Le MNJ, Mouvement des Nigériens pour la Justice, demande une meilleure répartition des revenus des richesses naturelles (8). Il regroupe, en plus des touaregs, d’autres ethnies nomades. Il a également mené des luttes armées contre l’armée nigérienne.

Mater la rebellion

En réponse à ces soulèvements, lors d’un colloque organisé par le Medef sur « la sécurité économique », auquel participait le ministre français de l’intérieur, Mme Alliot-Marie, Thierry d’Arbonneau, ancien officier de marine et responsable de la sécurité d’Areva, déclarait en 2008 :« L’État français ferait mieux, […] de donner aux autorités nigériennes les moyens de mater la rébellion des Touaregs », « ces hommes en bleu qui font rêver les hommes et chavirer le cœur des femmes mais ne sont qu’une illusion… » (9).

Les revendications sociales et économiques ne sont nullement écoutés. Voici la politique de la France au Niger : supprimer ce qui peut nuire à ses intérêts. Le « pays des Droits de l’homme » ne serait-il pas plus respecté s’il respectait les populations locales au lieu d’acheter les gouvernements ? Ce sera difficile de le savoir car les demandes légitimes des nigériens ne sont jamais présentées dans les médias.

Désormais les attentats de l’AQMI entraînent la confusion entre les justes revendications du peuple touareg et le terrorisme qui menace les « ressortissants français ». Il n’y a pas de rapports entre les professionnels d’AQMI et les rebellions touaregs. Cependant la présence de l’organisation terroriste justifie le déploiement dans le Sahara de l’armée française, en collaboration avec les Etats nigérien, mauritanien et malien.

Source : michelcollon.info