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Entretien avec Victoire Ingabire Umuhoza

par Eugène Shimamungu

L’élection présidentielle passée, les projecteurs se sont éteints. Victoire Ingabire Umuhoza s’est retrouvée dans l’ombre, en captivité. Elle peut disparaître d’un instant à l’autre – quand l’on sait que le pouvoir de Kigali s’est spécialisé dans ce genre de liquidation d’opposants politiques – maintenant que les caméras se sont tournées vers d’autres événements plus alléchants. Sa situation n’a pas changé : elle est toujours en résidence surveillée, sous le coup de poursuites judiciaires dont elle ignore les tenants et les aboutissants. Elle nous a confirmé que le Rwanda vit dans un apartheid à 100% qui n’a rien à envier à celui qui a sévi en Afrique du Sud jusqu’à la fin des années ’80. Et c’est pour cette raison qu’elle a été chassée d’un quartier huppé de Kigali où elle avait loué une maison. Selon elle, il y a un apartheid à tous les niveaux : habitat, éducation, emploi ; et si la situation perdure au-delà de deux ans ce sera à nouveau la féodalité pour les citoyens rwandais ou l’avènement d’une autre révolution. Les gens de bonne foi, continue-t-elle, doivent travailler pour le changement afin d’éviter d’autres catastrophes. Elle a accepté de répondre à mes questions :

Quelle est votre situation actuelle au niveau personnel (résidence au Rwanda, famille) et juridique (résidence surveillée) ? Espérez-vous pouvoir être libérée un jour, retrouver votre liberté d’aller et venir dans votre pays natal et exercer votre métier de femme politique ?

Le problème de logement a été réglé. Je suis dans une maison dont le propriétaire est moins vulnérable par rapport aux pressions du régime.

Par contre, la procédure  judiciaire reste dans l’impasse et tous mes mouvements font l’objet de surveillance permanente. Le dernier vol de mes téléphones alors que je visitais les prisonniers politiques de la prison de Kigali est une preuve de cette filature permanente. Quant au recouvrement de ma liberté totale, il est difficile de faire des pronostics. Lors des auditions à la cour suprême dans l’affaire de notre délégué, Ntavuka, le ministère public a surpris l’audience en déclarant que tous les membres des FDU INKINGI et du PS Imberakuli  posaient des risques de sécurité car ils veulent renverser le régime. Voilà la couleur.

Que feriez-vous en premier si cette liberté vous était accordée?

Poursuivre le dossier de demande d’enregistrement du parti, car c’est la base de toute mon action politique et de la mission que m’a confié le parti. Une fois l’enregistrement acquis, j’entamerais l’implantation du parti dans tout le pays.

Comment voyez-vous le Rwanda actuel par rapport à celui dans lequel vous avez vécu avant 1994 (niveau politique et  socio-économique) ?

Au niveau politique, la situation n’a jamais été aussi incertaine. Aujourd’hui, le pouvoir est aux mains d’un seul homme, Paul Kagame. Il est le chef du gouvernement, de l’armée, des services de renseignements, du parti état FPR et de son empire financier. Il est omniprésent. Aucun président n’avait été aussi autocratique. Quant à la situation socio économique, certes la capitale a changé de visage, mais la paupérisation en milieu rural et péri urbain est très visible. Les mêmes inégalités se remarquent dans l’enseignement, les infrastructures de base (routes, téléphonie, électrification et..), et l’éducation. Les enfants des riches vont dans des écoles privées où le niveau est sensiblement beaucoup plus relevé.

Quel bilan dressez-vous de votre action pour la démocratie depuis votre arrivée au Rwanda en début d’année 2010 ? Qu’est-ce qui a changé pour vous, pour les FDU-Inkingi et pour la situation politique au Rwanda ? Quel avenir pour vous-mêmes, votre parti politique et pour la démocratie au Rwanda?

Notre présence au Rwanda a tout d’abord démystifié le régime. En moins de 6 mois, les opinions ont changé. Les gens se sont soudainement rendu à l’évidence que les miracles du régime n’étaient que le fruit de l’imagination. Les langues se sont déliées et la population a commencé à oser. Oser réclamer (comme questionner la légitimité de payer une cotisation spéciale pour le FPR ou même pour l’organisation des élections), oser parler, même au risque de sa vie. Pour la première fois depuis juin 1994, on peut parler d’une opposition qui ne cède pas au chantage et qui  fait sauter les interdits.

Mais le résultat le plus historique est la mise en place d’une concertation entre les partis de l’opposition démocratique, qui est une alternative au forum des partis noyauté par le parti au pouvoir le FPR.

Ceci a permis aux FDU-INKINGI de s’affirmer comme la principale opposition au régime, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. Ces résultats ne sont pas le fait d’un seul  individu, c’est un travail de groupe. Le chemin vers une véritable démocratie peut paraître long, mais nous restons confiants en l’avenir car le peuple est avec nous.

Quelles relations entretenez-vous avec les autres partis politiques de l’opposition d’une part et le FPR d’autre part ? Pensez-vous que votre parti politique finira par être enregistré comme un parti politique sous le régime du Président Kagame? Quelles sont vos relations avec les FDLR? Pensez-vous que la lutte armée peut soutenir la lutte pour la démocratie?

Comme je viens de le dire, nous avons mis en place, avec le PS Imberakuli et le parti des Verts, une concertation permanente. Jusqu’à présent, la concertation marche bien et nous comptons la renforcer.

Par contre, nous n’avons pas de relation avec les FDLR. Notre vision politique est différente. Nous avons choisi la non-violence, eux ont choisi la lutte armée. Ceci dit, dans l’intérêt du Rwanda, et pour la stabilité d’un pays ami de la RDC, il faut trouver une solution politique au problème des FDLR. C’est un problème politique qu’aucune aventure militaire ne parviendra à régler.

Votre déclaration au lendemain de l’investiture du Président Kagame faisait état de votre déception notamment pour la réaction de ce dernier vis-à-vis du rapport sur les massacres au Congo. Que pensez-vous de la croisade entreprise par le Président Kagame contre les ONG des droits humains ?

C’est une réaction normale de quelqu’un qui est accusé de crimes aussi graves. L’ampleur des massacres qui ont eu lieu en RDC est telle qu’ils ne peuvent pas passer inaperçus. Ils sont tellement massifs tellement bien documentés que la croisade contre les organisations de droits de l’homme risque plutôt de renforcer la détermination à poursuivre les auteurs. Une attitude responsable aurait été de coopérer avec la justice.

Que préconisez-vous pour que le Rwanda se mette sur les rails de la démocratie ?

Tout d’abord permettez-moi de m’inscrire en faux contre les affirmations du président Kagame selon lesquelles les africains n’auraient pas besoin de démocratie. Ils en ont besoin autant que tous les autres peuples. C’est une insulte aux africains de prétendre le contraire. Ceci dit, je m’étonne que les pays africains n’aient pas réagi à ce discours.

Pour mettre le Rwanda sur les rails de la démocratie, la première chose est d’accepter un débat contradictoire sur tous les sujets d’actualité: réconciliation nationale, justice, sécurité, bon voisinage, politique économique et sociale. Il en découlera une ouverture politique qui permettra la mise en place d’une véritable opposition. Grâce à l’alternance politique, la transition se ferait désormais non pas au bout du fusil, mais des urnes.

Ceci mettrait enfin un terme aux exodes répétitifs de population tant à l’extérieur du pays. Mais il faudra inéluctablement la mise en place des institutions constitutionnelles dans notre pays  qui rassurent tous et qui garantissent une représentation de toutes les couches de la population. Et c’est par la voie du dialogue entre tous les acteurs politiques qui nous permettra de trouver un consensus  sur un  système de gouvernance qui convienne dans notre pays, un système adapté à notre histoire récente ou lointaine, et à notre culture.  Ainsi il n y aura plus une raison de refuser l’organisations des élections libres et transparente dans notre pays.

Eugène Shimamungu

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