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Vers le scénario de la monarchisation

L’écrasante victoire de Paul Kagamé, candidat du Front patriotique rwandais (FPR) à l’élection présidentielle du Rwanda (pas loin de 100% des voix contre 93% en 2003), est un scandale. Une véritable honte pour les Africains qui aspirent à la démocratie républicaine. Mais ce n’est pas tant la victoire de Kagamé qui déconcerte, que la manière de se faire plébisciter.

Tour à tour, le chef de l’Etat rwandais, candidat à sa propre succession, aura neutralisé puis écarté tous les opposants qui s’étaient officiellement déclarés candidats à l’élection présidentielle. Un journaliste et un vice-président de parti ont été bassement assassinés à deux pas des élections. La communauté internationale qui aime à défendre la cause des femmes du Sud, n’aura même pas daigné protester lorsque tout a été mis en œuvre pour écarter la candidature de Victoire Ingabiré.

Les Africains peuvent-ils oublier un seul instant que le régime rwandais a osé tenter d’assassiner un général, ancien compagnon de lutte réfugié en Afrique du Sud ? C’est dire qu’on a bafoué les sacro-saints principes de liberté et d’hospitalité, de même que les égards dus à Nelson Mandela. Le fait de traquer ceux qui osent critiquer sa gestion du pouvoir d’Etat prouve qu’il se reproche des choses et manque quelque part d’assurance. Si le président Kagamé a accompli des miracles, notamment au plan économique, pourquoi ne pas laisser libre cours aux opposants de critiquer son bilan comme dans toute démocratie qui se respecte ? Les « bons résultats économiques » justifient-ils le « laisser-faire » des Occidentaux ? Garderaient-ils de Kagamé l’image de l’homme « indispensable », l’homme de la situation ? Il semble plutôt ne point vouloir partir. Et tout semble mis en œuvre dans ce sens. Le général président a sa propre conception de la démocratie et du rôle de contre-pouvoir qu’incarne la presse. Le FPR a tout fait pour museler les médias et bâillonner l’opinion. Le « libérateur » en lui veut absolument tout le monde autour de lui. Sa hantise : tous ceux qui osent évoquer les pages noires du génocide. A Kigali, on n’y va donc pas avec le dos de la cuillère. Ici, être opposant revient à s’afficher plutôt comme un larbin ; ce qui, bien entendu, est à l’opposé de ce que l’on attend d’une démocratie républicaine vraie. On irait même jusqu’à encourager au sein du couple et de la famille la dénonciation de ceux qui ne votent pas ou qui ne se conforment pas aux mots d’ordre du Front patriotique rwandais.

L’homme « mince » continue de gérer son pays avec une « main de fer ». Son régime à saveur « libérale » se réclame du camp de la démocratie. Mais il ne souffre manifestement pas la contradiction. On le voit par le score fleuve obtenu lors du scrutin. Auréolé d’un score fleuve et inimaginable dans l’Afrique d’aujourd’hui, le chef du FPR ne laisse même pas planer l’ombre d’un second tour. Anachronique. Décidément, le régime rwandais flirte avec un passé moyenâgeux. Tout se passe avec la complicité active d’amis occidentaux. Par leur silence coupable, ils donnent carte blanche à tous les dictateurs qui doivent jubiler devant la victoire du président rwandais reconduit. Mais ceux qui soutiennent un tel régime ont-ils suffisamment pesé le risque de voir un jour le Rwanda basculer à nouveau dans la guerre civile avec la reprise du sempiternel cycle de la vengeance avec son flot de réfugiés ? Rêveraient-ils d’amasser plus de dividendes ? Aurait-on décidé de fermer les yeux sur ce qui se passe au Rwanda afin de garder continuellement la haute main sur les scandaleuses richesses du Congo démocratique ? Au-delà de cette victoire se pose la question de la sempiternelle contribution des observateurs internationaux à la marche de la démocratie en Afrique. D’énormes problèmes d’ordre éthique et déontologique se posent sur lesquels les politologues et autres experts en méthodologie devraient se pencher. Entre autres questions : que faut-il vraiment observer ? Faut-il toujours se contenter de voir les foules s’aligner puis glisser les bulletins dans l’urne ? Doit-on continuer à fermer les yeux sur le contexte dans lequel se préparent et se déroulent les élections ? Ne faut-il pas s’inquiéter devant l’adoption de certaines lois et mesures, leur impact sur l’enregistrement des candidatures ? En quoi le déroulement de la campagne respecte-t-il les principes de la démocratie républicaine ? Que faire pour bonifier la représentation de l’opposition dans tous les bureaux de vote ? Comment assurer la saisie correcte des données et la signature des procès- verbaux ? Que faire de plus pour améliorer l’acheminement des urnes, le traitement des données et la diffusion des résultats du scrutin ? En d’autres termes, comment travailler à renforcer le consensus autour des opérations pour limiter les dégâts ? Jamais on ne cessera de s’interroger sur la pertinence du séjour de certains observateurs. Généralement proches ou dépendants des pouvoirs africains, ils s’obligent en retour à les caresser dans le sens des poils. Contexte inapproprié, fait d’intimidations, de tentatives de meurtres, meurtres et privations de libertés, score à la soviétique, ne semblent pas compter pour ces observateurs qui doivent repartir à l’école de la morale publique pour ne pas continuer à en avoir sur la conscience. Combien de ces observateurs ou prétendus tels, ont-ils vraiment conscience du poids de leur responsabilité dans la préservation des libertés démocratiques, et de la prise en compte de la demande sociale par les gouvernants ? Pourquoi continuer à venir « observer » les élections chez nous si c’est pour finalement entériner le diktat des gouvernants ? Serait-on devenu à ce point si insensible aux souffrances des peuples africains en Occident ? La méthodologie de l’observation mérite d’être revue et corrigée. Des normes consensuelles doivent être établies et respectées au plan international. Sinon, le risque est grand de voir la voie s’ouvrir largement devant les dictatures. Toute torpeur, toute indifférence, et tout laxisme des observateurs internationaux constitueraient la meilleure façon d’accréditer ces dictatures qui savent si bien se métamorphoser.

A l’heure où le continent tourne la page de la pensée unique et des scores dont même les anciens ténors du bloc soviétique ne veulent plus, il est déplorable de constater qu’il se trouve encore des « libérateurs » pour ramener l’Afrique en arrière. Il est tout aussi déplorable que des pays occidentaux qui aiment à faire la leçon aux autres, se bouchent le nez et applaudissent à rompre les tympans, cet autre épisode qui annonce la monarchisation du régime Kagamé tout en freinant la marche démocratique du continent.

Source: « Le Pays »