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Emmanuel Hakizimana

L’auteur est docteur en économie, spécialiste en finance internationale et chargé de cours à l’Université du Québec à Montréal.

À l’occasion de la visite controversée de la gouverneure générale Michaëlle Jean au Rwanda, la journaliste Agnès Gruda a publié une série d’articles sur ce pays dans le journal La Presse.

L’article du 8 mai, « Un pays qui court plus vite que ses fantômes », vante le développement économique du Rwanda, que le président Paul Kagame et ses partisans présentent comme un succès.

Mme Gruda écrit ceci : « Il y a 10 ans, le président […] a adopté sa « Vision 2020 », un plan de réforme échelonné sur 20 ans qui vise à faire du Rwanda un acteur régional de premier plan. Une version africaine de Singapour, avec un zeste de Silicone Valley ».

Mais qu’en est-il réellement de la Vision 2020? Et, avant de songer à rivaliser avec Singapour, ne devrait-on pas se demander où se situe le Rwanda par rapport aux autres pays africains?

Le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) a fait une évaluation de mi-parcours de la Vision 2020 et y constate une situation plutôt désastreuse : la pauvreté gagne du terrain et frappe 62 % de la population rurale, alors que cette proportion était de 50 % en 1990; près du tiers de la population rwandaise souffre de carences alimentaires; l’écart entre les riches et les pauvres atteint un niveau record et place le Rwanda dans les 15 premiers centiles des pays les plus inégalitaires au monde.

La comparaison avec les autres pays africains montre que le Rwanda est en queue de peloton pour beaucoup de facteurs cruciaux de développement économique. Par exemple, selon les données du PNUD et de la Banque Mondiale, l’espérance de vie des Rwandais est de 44 ans, ce qui est inférieur à la moyenne africaine de 46 ans. Moins de 45 % des enfants terminent l’école primaire, alors que la moyenne de l’Afrique subsaharienne est de 60 %.

Le taux brut de scolarisation au secondaire est de 17 %, comparativement à 28 % pour l’Afrique subsaharienne. En 2009, dans le classement général des pays selon l’indice de développement humain, qui fait la synthèse de l’espérance de vie, du niveau de vie et du niveau d’études, le PNUD range le Rwanda parmi les quinze derniers pays au monde, soit derrière la majorité des trente-huit pays de l’Afrique subsaharienne.

À la lumière de ces données et en sachant que le Rwanda de Paul Kagame est favorisé par les donateurs occidentaux, qui lui accordent une aide substantielle de 55 $ par habitant, soit près du triple de la moyenne africaine de 20 $ par habitant, la splendide ville de Kigali que nous décrit Mme Gruda revêt un autre visage, celui de la concentration de la richesse et de l’accaparement de l’aide étrangère par une minorité urbaine proche du pouvoir.

L’absence de toute trace de misère à Kigali, contrairement à d’autres villes africaines, est obtenue au prix de la violation des droits des sans-abri et des enfants de la rue, que l’on emprisonne notamment à l’île d’Iwawa, comme l’a révélé le journal The New York Times le 1er mai 2010.

Pire encore, le contraste entre le faste de la ville et la misère de la campagne est le résultat d’une discrimination ethnique plus forte que jamais, comme en témoigne le récit de la captivité de la professeure Susan Thomson, de l’Université d’Ottawa, dans un camp de rééducation du Rwanda (récit que l’on trouve dans son blogue).

L’un des interlocuteurs de Mme Gruda, le journaliste rwandais Didas Gasana, lui confie que les Hutus, qui constituent 84 % de la population rwandaise, sont presque totalement exclus du pouvoir. Ils sont considérés collectivement comme des « génocidaires ».

Les statistiques sont très éloquentes au sujet de la discrimination contre les Hutus. Ainsi, le haut commandement de l’armée rwandaise comprend un officier supérieur hutu par tranche de 1 590 000 habitants hutus, comparativement à un officier supérieur tutsi par tranche de 34 600 habitants tutsis.

De même, on retrouve un cadre supérieur hutu dans l’administration publique rwandaise par tranche de 500 000 habitants hutus, comparativement à un cadre supérieur tutsi par tranche de 70 000 habitants tutsis.

Les orphelins hutus de la tragédie de 1994 sont abandonnés à leur triste sort contrairement aux orphelins tutsis, qui sont pris en charge par le Fonds d’aide aux rescapés du génocide. La moindre évocation des atrocités subies par les Hutus est fortement réprimée par des lois vagues sur « le divisionnisme » et « l’idéologie du génocide », qui permettent les arrestations arbitraires.

Derrière son fard de modernité urbaine, le Rwanda ressemble plus à un volcan au bord d’une éruption qu’à un ilot de prospérité au milieu de la misère africaine. C’est la triste réalité, n’en déplaise aux apologistes du régime de Paul Kagame.

source: L’Autjournal