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Alors que se profile l’élection présidentielle du 9 août, le chef de l’État rwandais ne veut être comptable que d’une chose : son bilan. Entier, intransigeant, il ne ménage ni ses adversaires ni les bailleurs de conseils de la communauté internationale. Entretien avec un leader pour qui gouvernance rime avec vigilance.

À moins de trois mois d’une élection présidentielle dont le résultat ne fait pratiquement aucun doute – la seule incertitude portant sur le pourcentage des voix qui reconduiront Paul Kagamé dans ses fonctions pour sept ans –, le Rwanda traverse une période de tensions sous-jacentes, invisibles à l’œil nu. Depuis le début de 2010, une vague d’attentats à la grenade au cœur de Kigali, la fuite en Afrique du Sud d’un ancien chef d’état-major de l’armée, le retour très médiatisé d’une opposante candidate autoproclamée à la présidentielle, suivi, le 21 avril, de son interpellation, et la mise aux arrêts pour corruption et « conduite immorale » de deux généraux fraîchement promus ont pu laisser croire un moment qu’un vent de déstabilisation soufflait sur le régime. En réalité, il n’en est rien. Les actions terroristes, pour le moins artisanales et relativement peu meurtrières (deux victimes) n’ont guère perturbé la vie quotidienne de la capitale la plus sûre d’Afrique ; l’officier en fuite, le général Kayumba Nyamwasa, était depuis quelques années déjà écarté de tout poste opérationnel au sein de l’armée ; quant à l’opposante, Victoire Ingabire, elle a vraisemblablement perdu toutes chances de pouvoir entrer dans la compétition le 9 août prochain en tenant des propos considérés comme provocateurs devant le Mémorial du génocide, puis en allant se recueillir solennellement sur la tombe du premier président de la « République hutue », de 1961, Dominique Mbonyumutwa. Surtout, le contrôle exercé par l’État, le Front patriotique rwandais au pouvoir et les services de sécurité sur les onze millions de Rwandais paraît plus strict que jamais : bonne gouvernance rime ici avec surveillance.

L’autre face de la médaille, qui explique sans doute pourquoi la population dans sa grande majorité s’abstient de toute contestation, c’est évidemment le développement. À l’image de Kigali, le Rwanda, qui devrait surfer cette année encore sur un taux de croissance économique de 8 %, est un immense chantier, une fourmilière laborieuse où les investissements sociaux voisinent avec les « spots » de haute technologie. Les modèles ici ne s’appellent plus Bruxelles ou Paris, mais Singapour et Bangalore. Ordre, discipline, propreté, respect de l’environnement, chaussures obligatoires pour tout le monde, alcootests sur les routes, sachets en plastique interdits, cigarettes interdites (presque) partout, casques indispensables pour les deux-roues, corruption lourdement sanctionnée… « Rwanda Inc » et son PDG Paul Kagamé, pur anglophone à la vie de famille rangée et dont les enfants étudient aux États-Unis – son fils aîné est inscrit à la prestigieuse académie militaire de West Point –, bourreau de travail austère qui ne boit ni ne fume, et dont le tour de taille n’a pas pris un centimètre depuis les années de maquis, tournent à la vitesse d’une machine à coudre asiatique.

Peut-être, sans doute, faudrait-il verser un peu plus d’huile démocratique dans les rouages pour éviter toute surchauffe. Mais c’est une tout autre histoire… L’entretien que vous allez lire a été réalisé le 16 avril au Village Urugwiro (siège de la présidence), à Kigali.

Jeune Afrique : Vous n’êtes pas encore officiellement candidat à l’élection présidentielle du 9 août, mais il ne fait aucun doute que votre parti, le Front patriotique rwandais (FPR), vous investira lors de son prochain congrès, à la mi-mai. Peut-on vraiment parler d’une élection pluraliste ?

Paul Kagamé : Elle devrait l’être, il n’y a aucune raison pour qu’il en soit différemment. Les partis légaux et reconnus ont la possibilité de désigner leurs candidats à travers un processus démocratique, à l’instar de ce qui se fait au sein du FPR, où tout militant peut postuler s’il le souhaite. J’espère donc bien qu’il y aura, le 9 août, plus d’un candidat. Quant à l’élection elle-même, nous la voulons transparente et irréprochable. C’est dans notre intérêt.

Deux de vos concurrents potentiels, Victoire Ingabire, des Forces démocratiques unifiées, et Frank Habineza, du Democratic Green Party, se plaignent de multiples entraves à leurs activités. Pourront-ils tenir leur congrès et se présenter à l’élection ?

C’est ce qu’ils veulent et rien a priori ne s’y oppose, à condition que le processus qui conduit le simple citoyen à pouvoir en définitive briguer la magistrature suprême et qui s’impose à tous, y compris à moi-même, soit respecté. Ce processus oblige tout candidat à répondre positivement à un certain nombre de critères de moralité et de comportement politique, passés et présents, afin que nous n’ayons pas affaire à des criminels déguisés en démocrates. Si Ingabire et Habineza passent ces tests avec succès, pourquoi pas ? Mais une chose est sûre : c’est aux Rwandais qu’il appartiendra d’en décider, pas à l’extérieur.

Considérez-vous ces deux personnalités comme des opposants, ou comme des ennemis ?

Mon opinion importe peu. Ce qui compte, c’est ce que pense la grande majorité des Rwandais. À leurs yeux, ces gens n’existent pas. Faites un sondage dans la rue, les noms et les partis de ces individus sont inconnus pour une raison simple : ce dont ils parlent, ce dont ils se réclament, ce pourquoi ils disent vouloir se présenter ne concerne absolument pas la vie et les préoccupations des Rwandais. La démocratie, le développement, l’éducation, la santé, les infrastructures, voilà ce qui compte et voilà ce que nous faisons, chaque jour. Mobiliser les médias et les ONG étrangers est devenu pour ces personnes un travail à plein temps, mais cela n’a strictement aucun impact sur la population.

Lors de son retour à Kigali, le 16 janvier, Victoire Ingabire a tenu, devant le Mémorial du génocide des Tutsis du Rwanda, des propos que vous avez considérés comme inacceptables : « Il y a aussi des Hutus qui furent victimes de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre, qui ne sont pas évoqués ni honorés ici », a-t-elle notamment déclaré. Pourquoi ne les considérez-vous pas comme une simple expression démocratique ?

Ce n’est pas moi qui ai considéré ces propos, que je n’ai d’ailleurs pas lus, comme inacceptables, c’est le peuple rwandais. En ce qui me concerne, ce que dit ou ne dit pas cette dame ne m’intéresse absolument pas, et je ne cherche même pas à savoir ce qu’elle raconte. Ne perdons pas notre temps à épiloguer sur Ingabire : elle ne représente rien.

Tout de même. À travers son cas et l’enquête de police dont elle fait désormais l’objet, c’est le problème de la loi de 2008 réprimant l’idéologie génocidaire qui est en cause. Un texte dénoncé par Amnesty International et Human Rights Watch comme attentatoire à la liberté d’opinion au motif qu’il serait rédigé en des termes volontairement vagues ou ambigus permettant de décourager toute opposition politique…

Que l’on me cite un incident, un seul abus, une seule violation des droits de l’homme du fait de cette loi et je prendrai en considération cette critique. Mais j’attends encore. Après tout, ce type de procès d’intention pourrait aussi être fait à propos des lois européennes ou américaines contre le racisme et l’antisémitisme, mais ces ONG ne l’instruisent pas parce qu’elles estiment que cela va dans le sens de la justice. Dès lors, pourquoi ce qui est jugé irréprochable et nécessaire ailleurs ne le serait-il pas en ce qui concerne le Rwanda ?

Le 7 avril, à l’occasion du seizième anniversaire du génocide, au stade de Kigali, vous avez déclaré ceci : « Qui pourrait se permettre de donner aux onze millions de Rwandais des leçons sur leurs droits et ce qui est bon pour eux ? » À qui faisiez-vous allusion ?

À tous ceux qui travestissent notre histoire et nos réalités pour dénigrer le Rwanda et donner de ce pays une mauvaise image. Aucun pays au monde n’a connu ce que nous avons vécu ici. Un million de morts, quatre millions de réfugiés, soit la moitié de la population de l’époque. Et, seize ans après, une croissance économique, une qualité de gouvernance, des transformations sociales et une stabilité interne unanimement reconnues. Alors oui : qui, dans ces conditions, est habilité à nous donner des leçons ?

Y compris des leçons de démocratie ?

Y compris des leçons de démocratie. La démocratie n’implique pas l’existence de conflits, c’est une affaire de choix populaire, d’élections libres. C’est ce qui se passe en Occident et c’est ce qui se fait chez nous. La Grande-Bretagne­ et les États-Unis comptent chacun deux partis ultra-dominants, les autres n’existent pratiquement pas. Ici, nous avons neuf partis autorisés. Combien nous en faudrait-il pour être qualifiés de purs démocrates ? douze ? vingt ? deux ? Tout cela n’a aucun sens.

Seize ans après, n’est-il pas temps de tourner la page du génocide ?

Cela dépend de ce que vous entendez par là. Nous faisons de notre mieux pour dépasser cette tragédie et nous ne voulons surtout pas être piégés par notre propre passé. Mais si tourner la page signifie oublier le génocide, c’est évidemment exclu, sinon comment faire en sorte qu’il ne se reproduise plus ? On peut pardonner à ceux qui nous ont fait ce mal, mais on ne peut pas l’effacer.

Le Haut Conseil des médias a décidé le 14 avril d’interdire pour six mois deux journaux proches de l’opposition, Umuseso et Umuvugizi, pour « incitation au désordre public ». Pourquoi ces problèmes récurrents entre le pouvoir et la presse ?

Nous n’avons pas de problème avec la presse en général, mais avec une certaine presse. La presse de caniveau, la presse poubelle, dont le but est de propager des rumeurs déstabilisatrices, celle dont les intentions peuvent être qualifiées de criminelles. En réalité, ce genre de hooliganisme déguisé en liberté d’expression ne devrait même pas exister. Le Rwanda est un pays où les journalistes étrangers peuvent travailler sans aucune entrave, mais où la presse nationale souffre d’un niveau de professionnalisme très bas dont profitent toutes sortes de manipulateurs en eau trouble. Résultat : c’est un peu comme si vous surpreniez des voleurs en train de cambrioler votre domicile et qu’ils vous répondaient : « Mais je ne fais que mon job de voleur, que me reprochez-vous ? » Leur job à eux consiste à inventer des faux coups d’État, des fausses arrestations, des fausses liaisons adultérines entre personnalités, à spéculer sur les grâces et les disgrâces, à semer la discorde et la division. À nos yeux, ce ne sont pas des journalistes, ce sont des criminels. Ce peuple et ce pays ont suffisamment souffert des torrents de haine déversés par les médias du génocide pour tolérer le retour de ce genre de pratiques. Et ceux qui, à l’étranger, voudraient nous pousser à les accepter n’ont qu’à aller en enfer.

Si vous êtes élu le 9 août prochain, ce mandat de sept ans sera, selon la Constitution, votre dernier. Ne serez-vous pas tenté de modifier la Loi fondamentale pour pouvoir vous représenter en 2017 ?

Étrange question. La Constitution est là, c’est elle qui me guide. J’y crois profondément. Pourquoi devrais-je vous répondre ?

Ce que l’on a vu ailleurs en Afrique ne devrait donc pas arriver au Rwanda…

Just wait and see.

Je ne comprends pas.

Écoutez. Si je vous dis que je respecte et que je respecterai la Constitution, ce qui est et sera le cas, je sais que je ne vous convaincrai pas. Après tout, ceux qui ailleurs sur le continent ont modifié leurs Constitutions ne disent pas autre chose. Donc, wait and see. Tout ce que je vous demande est de m’accorder le bénéfice du doute : peut-être suis-je différent des autres.

Kigali a connu en février et mars une série d’attentats terroristes à la grenade, lesquels ont fait deux morts et une trentaine de blessés. Qui sont les coupables ?

Nous sommes en train d’assembler les pièces du puzzle, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. Peu à peu, des liens s’établissent entre plusieurs pôles : l’est de la RD Congo, l’Afrique du Sud où se sont réfugiés des officiers en fuite, d’autres pays de la région. Mais je vous rassure, ce qui s’est passé n’affecte en rien le niveau de sécurité et de stabilité qui prévaut au Rwanda.

Les officiers en fuite dont vous parlez ne sont pas n’importe qui. Il s’agit du général Kayumba Nyamwasa et du colonel Karegeya, qui ont tous deux occupé des postes clés au sein de l’armée et des services de sécurité. Kayumba, particulièrement, a été l’un de vos proches collaborateurs avant d’être nommé ambassadeur, puis de faire défection. Que s’est-il passé ?

Il a été l’un de ceux qui ont participé à la lutte de libération. Il lui a été donné d’occuper certains postes à responsabilité. Et puis, un jour, il a fallu qu’il rende des comptes. Rendre des comptes est chez nous une obligation fondamentale, que ce soit en politique, en économie, dans la gestion de tel ou tel département, en matière de lutte contre la corruption, etc. Certains, parfois, refusent de le faire. Par orgueil, parce qu’ils se sont enrichis illégalement ou parce qu’ils ont quelque chose à cacher. Certains se croient au-dessus de leurs propres responsabilités. Au Rwanda, cela ne marche pas.

Le général Kayumba, dit-on, voulait votre fauteuil.

Ah bon ? Pourquoi pas. Mais il faut tout un processus pour s’asseoir ici, le sait-il ? On n’y accède pas par la trahison, la manipulation, la tromperie ou l’assassinat. Je ne suis pas cloué sur ce fauteuil à vie. Quelqu’un d’autre, un jour, s’y assiéra. Beaucoup en rêvent, je le sais. Mais la personnalité qui me succédera aura auparavant subi avec succès toute une série de tests de la part du peuple. Et il aura rendu des comptes.

Un coup d’État est-il possible au Rwanda ?

Non. Pour une raison simple : le système et les institutions que nous avons mis en place, où chacun de nous est responsable de soi-même et des autres, rendent pratiquement impossible toute prise du pouvoir par la force. La maison Rwanda est solide, et ses fondations lui permettent de résister aux tremblements de terre d’une magnitude respectable.

Ces officiers dissidents constituent-ils une menace pour la sécurité nationale ?

Non. Tout ce qu’ils peuvent faire, au maximum, c’est utiliser quelques individus pour réaliser des attentats à l’aveugle qui n’ont aucune conséquence sur notre marche en avant.

Ils se sont réfugiés en Afrique du Sud, pays avec lequel le Rwanda n’a pas de traité d’extradition. Avez-vous évoqué leur cas avec le président Jacob Zuma ?

Oui. Nous sommes en train de voir ce qu’il convient de faire.

Vous venez de nommer un nouveau titulaire au poste de ministre de la Défense en la personne du général James Kabarebe, ainsi que de nouvelles personnalités à la tête de l’armée. Y a-t-il un lien avec le contexte que nous venons d’évoquer ?

Non, pas directement. Cela relève plutôt du réexamen périodique et des rotations régulières auxquelles nous procédons dans ce secteur comme dans d’autres. Comme vous avez pu le constater, ce sont les mêmes personnes qui passent d’un poste à l’autre. Il n’y a pas eu de limogeage.

Le portefeuille de ministre de la Défense est considéré comme plutôt administratif, l’opérationnel étant du ressort du chef de l’État-Major général. Cela va-t-il changer avec l’arrivée de Kabarebe ?

Vous faites erreur. J’ai moi-même cumulé un moment les fonctions de président de la République et de ministre de la Défense. Croyez-vous que je l’aurais fait si, comme vous le dites, ce poste ministériel était moins important que celui de chef de l’État-Major général ?

Les rebelles hutus des Forces démocratiques de libération du Rwanda, qui évoluent dans l’est de la RD Congo, représentent-ils encore un danger ?

Les FDLR n’ont jamais été autre chose qu’une nuisance. Ni plus ni moins. Ces groupes ne menacent en rien notre développement et notre stabilité, mais personne n’a envie de voir une nuisance potentiellement maligne prospérer à sa porte. Dès lors, il faut bien qu’on s’en occupe.

Êtes-vous satisfait de votre collaboration avec les autorités congolaises en la matière ?

Tout à fait. Les résultats sont excellents.

Et vos rapports personnels avec le président Joseph Kabila ?

Très bons. Nous avons développé une vraie relation de travail et de confiance mutuelle.

Il y a pourtant un grain de sable entre vous : Laurent Nkunda. L’ancien chef rebelle du Nord-Kivu est en résidence surveillée à Kigali depuis plus d’un an. Justice civile et justice militaire se renvoient la balle. Kinshasa réclame son extradition. Bref, votre ancien allié est devenu bien encombrant. Qu’allez-vous en faire ?

Nkunda n’est qu’une petite partie du problème beaucoup plus général posé au cours de ces dernières années dans l’est de la RD Congo. Il fallait procéder par étapes et résoudre d’abord tout ce qui avait pu produire ce phénomène et qui a porté atteinte aux relations entre nos deux pays. Nous nous y sommes attelés avec des résultats qui, je vous l’ai dit, sont plus qu’encourageants. Maintenant, Nkunda. Ce n’est pas à moi de décider de son sort dans la précipitation. La justice est là, et nous avons notre temps pour trouver une solution qui nous impliquera, qui impliquera le gouvernement congolais et qui impliquera Nkunda ainsi que ses partisans. C’est un long parcours.

Les tribunaux populaires gacacas, qui ont jugé en cinq ans plus d’un million de personnes mêlées au génocide de 1994, devaient fermer leurs portes au 31 mars. Une nouvelle fois, la date de clôture a été repoussée. Jusqu’à quand ?

Lorsque le dernier cas aura été examiné et la dernière sentence rendue. L’important, ce n’est pas la date précise, mais le fait que le principe de la clôture des gacacas ait été décidé. Dans trois mois ? Dans six mois ? Nous verrons bien.

La réconciliation franco-rwandaise, scellée il y a peu par la visite du président Nicolas Sarkozy à Kigali, est-elle durable ?

Je le pense. Mais nous aurons à gérer tous les aspects de cette réconciliation. Je n’ignore pas qu’à Paris certains milieux et certaines personnes, sans doute prisonniers de leurs responsabilités passées, n’y étaient pas favorables. Ici même au Rwanda, vous pouvez rencontrer des gens qui vous diront que la France aurait dû rendre des comptes, et que ces retrouvailles étaient prématurées. L’important, c’est que le processus soit honnête et sincère de part et d’autre. Et je crois qu’il l’est.

Nicolas Sarkozy n’a pas prononcé d’excuses officielles quant au rôle de la France au Rwanda entre 1990 et 1994. Cela vous a-t-il déçu ?

Ce qu’il a dit à ce sujet n’était pas très loin de cela. Dans le contexte, avec les réticences et les oppositions qui, je l’imagine, n’ont pas manqué de surgir en France, c’était courageux de sa part.

Après trois années de rupture, qu’attendez-vous de la France ?

Une refonte totale de nos relations sur la base d’un partenariat fait de respect et d’intérêt mutuel. En aucun cas une répétition du passé.

Agathe Habyarimana, la veuve de l’ancien président rwandais, a été convoquée par la justice française cinq jours après la visite de Nicolas Sarkozy à Kigali. Est-ce un simple hasard ?

Comment le saurais-je ? Si vous suggérez par là que cette convocation est intervenue à la suite d’une demande que j’aurais formulée auprès du président Sarkozy, la réponse est non. Nous avons parlé justice en général, sans évoquer de cas particuliers. Cela dit, j’y vois un signe du nouvel esprit positif qui préside à nos relations.

Vous souhaitez que Mme Habyarimana, contre laquelle vous avez lancé un mandat d’arrêt international, soit jugée. Mais jugée où ? en France, au Rwanda, ailleurs ?

Ma préférence serait évidemment que cette personne suspectée de participation au génocide soit jugée là où le génocide a été commis, c’est-à-dire au Rwanda­. Mais si pour une raison ou pour une autre, bonne ou mauvaise, il ne pouvait en être ainsi, nous voulons néanmoins que justice soit faite. En France, par exemple, où le système judiciaire, me dit-on, est indépendant et professionnel. Eh bien, qu’il le prouve !

Agathe Habyarimana dit avoir peur des escadrons de la mort que vous pourriez décider d’envoyer en France pour attenter à sa vie…

Qu’elle se rassure : la peine de mort est abolie au Rwanda. Cela dit, ce fantasme ridicule est intéressant. Si elle pense qu’on peut l’assassiner, c’est sans doute qu’elle a des choses à se reprocher. Qui voudrait tuer une innocente ?

Le pape Benoît XVI a prononcé des excuses publiques pour le comportement de prêtres coupables de pédophilie, mais le Vatican n’a jamais émis le moindre regret pour les prêtres et sœurs rwandais complices du génocide et dont certains ont été condamnés, notamment en Belgique. Ni pour l’attitude générale de l’Église catholique, pour le moins passive, pendant ces événements tragiques. Deux poids, deux mesures ?

C’est à l’Église catholique, au Vatican et au pape de répondre à cette question et de trouver la solution. Jusqu’ici, ils ont refusé d’être tenus pour responsables du comportement des évêques, prêtres et sœurs rwandais coupables d’incitation ou de participation au génocide, au prétexte qu’il n’existe pas de responsabilité collective. Pourtant, c’est bien ce qui a été admis et confessé publiquement dans le scandale des prêtres pédophiles. Le pape est même allé plus loin, en rencontrant des victimes et en acceptant le principe de compensations financières. Ici, rien de tel. Ni honte, ni excuses, ni remords. Au contraire : dès que vous évoquez ce problème, c’est comme si vous vouliez persécuter l’Église. Un million d’Africains sont morts au cours d’un génocide. L’Église y a eu sa part d’ombre. Et alors ? Ce ne sont que des Africains…

Êtes-vous toujours hostile à la Cour pénale internationale ?

Je continue de dire que de nombreuses questions non résolues se posent à propos de cette cour et du fonctionnement de la justice internationale. Le problème de la CPI dans son état actuel est, qu’on le veuille ou non, un problème de légitimité. Le Nord est-il fondé à exercer son autorité judiciaire sur le Sud et à s’exonérer lui-même de toute poursuite, dans la mesure où il ne peut se juger lui-même ? Nous, Rwandais, savons d’expérience combien la justice internationale peut être biaisée.

L’indépendance du Sud-Soudan serait-elle une « catastrophe pour l’Afrique », ainsi que vient de le déclarer dans nos colonnes le président tchadien, Idriss Déby Itno ?

Je ne dirais pas cela. Obliger le Soudan à demeurer uni poserait autant de problèmes que de l’obliger à accepter la partition. Dans un cas comme dans l’autre, c’est aux Soudanais d’en décider, et il n’y a pas grand-chose que Déby Itno ou moi puissions y faire. Si ce n’est de gérer au mieux les conséquences éventuelles de cette situation.

Quelle est votre position sur l’Iran et sur le dossier du nucléaire iranien ? Êtes-vous favorable aux sanctions ou pensez-vous que Téhéran a le droit de poursuivre son programme, militaire ou non ?

Ma position est de ne pas en avoir. Je n’ai ni informations particulières ni influence sur ce sujet, et encore moins l’envie d’être entraîné dans un débat dont je ne maîtrise pas tous les aspects.

Êtes-vous un démocrate ?

Bien sûr. C’est tout le sens de mon combat et de celui du FPR. Mais je n’accepte pas que l’extérieur définisse à notre place les contours de notre démocratie.

Acceptez-vous la critique ?

Je la recherche. Et j’en tiens compte. Chaque jour. Chacun est libre de me dire ce qu’il pense.

Faites-vous des erreurs ?

Oui, cela m’arrive. Mais je me corrige.

Vous arrive-t-il de vous tromper sur le choix des hommes et des femmes qui vous entourent ?

Évidemment. J’ai fait confiance à des collaborateurs, qui par la suite ont abusé de cette confiance. J’ai nommé des gens à des postes à responsabilité en dépit des réticences manifestées par mes propres camarades du FPR. Une fois la trahison consommée, ces mêmes camarades sont venus me dire : « Vous voyez, on vous avait prévenu ! » Tout cela est vrai. Mais où est l’erreur ? Dans le fait d’avoir fait confiance, ou dans le fait d’avoir trahi cette confiance ? Ce n’est pas si simple. Je préfère croire que ce que les gens font des postes qu’on leur attribue relève de leur propre responsabilité et non de la mienne. Dans le cas contraire, je n’accorderais plus ma confiance à quiconque, ce qui serait, en termes de gouvernance, contre-productif. Et la voie ouverte à la paranoïa.

Et dans votre vie privée, familiale, avec votre épouse et vos quatre enfants ?

Oh ! Je suis, là aussi, un démocrate. Nous discutons beaucoup en famille, nous débattons de tout, sans rien laisser de côté. Tout est sur la table comme on dit, rien ne doit être occulté. Il n’y a pas de sujet tabou. Mais, à la fin, il faut qu’une décision soit prise et que chacun s’y tienne, quitte à la corriger ultérieurement si nécessaire. Dans le fond, entre la façon dont je gère ma famille et la méthode avec laquelle est gouverné le Rwanda, il n’y a guère de différences…

Propos recueillis par François Soudan

Source: Jeune Afrique