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Jean-Michel Severino et Olivier Ray,

Le temps de l’Afrique, éditions Odile Jacob, 345 pages, 25 euros

Interview:

Alors que l’Afrique noire est l’ «arrière cour » de l’Europe, vous semblez dire que nous n’y avons rien décelé des récentes évolutions ?

Ce livre est né de notre stupéfaction devant la manière dont, à longueur de livres et d’articles, on parle de l’Afrique, « continent en crise », « sinistré », perçue comme un objet de compassion, où la charité a été sous traitée aux organisations humanitaires tandis que l’endiguement (des flux migratoires entre autres) était confié aux organisations onusiennes et aux Etats africains eux-mêmes. Nous regardons l’Afrique à travers un rétroviseur alors qu’en réalité, ce continent se transforme à toute vitesse et explose sur le plan démographique : en 1960, la Côte d’Ivoire comptait 11 habitants au kilomètre carré. Ils sont 70 aujourd’hui, et seront 110 en 2050.
La population africaine croît au rythme de 2,5% par an, deux fois plus vite que la moyenne des autres pays en développement.
A ce rythme, l’Afrique sub saharienne devrait compter 1,8 milliards d’habitants en 2050, une fois et demie l’Inde d’aujourd’hui…

Quelles seront, pour l’Europe, les conséquences de cette explosion démographique ?

Ce peuplement africain va se produire dans des circonstances difficiles, marquées par la finitude sinon l’épuisement des ressources naturelles et surtout parce que l’Afrique arrive trop tard sur la scène migratoire internationale : les portes sont désormais fermées. Au contraire de l’Irlande au 19eme siècle, de l’Europe qui pouvait envoyer ses jeunes vers le Nouveau Monde, le chaudron africain n’a pas de soupapes. Et, en plus, les Africains seront parmi les plus exposés au dérèglement climatique, les zones côtières et les deltas des grands fleuves sont en première ligne, certaines des plus grandes villes du continent sont menacées. Cette transition démographique se produit aussi sous le regard attentif du reste du monde : comme le disait Laurent Gbagbo, président de Côte d’Ivoire « on nous demande de faire 1789, sous le regard d’Amnesty International » Alors que l’Inde, la Chine, et même la Turquie ont vécu leur mutation de façon très brutale, pour l’Afrique les conditionnalités sont autant de marches à gravir en plus…

La bombe migratoire est elle une réalité ?

Elle explose d’abord sur le continent lui-même : l’Afrique sub saharienne accueille de 16 à 35 millions de migrants, contre 4 dans les pays de l’OCDE…L’Europe forteresse est un mythe : la migration sub saharienne comptera parmi les phénomènes marquants des rives sud et nord de la Méditerranée. De toutes façons, l’Europe aura besoin de cette migration africaine, car sa population en age de travailler va diminuer d’un quart, alors qu’en Afrique, elle quintuplera…
En outre, dans un premier temps en tous cas, le développement économique de l’Afrique aura pour effet d’accélérer les départs, comme cela s’est vu au Mexique, car il augmente les capacités et les aspirations des individus à migrer…L’avenir de l’Europe est lié à celui de la migration et ceux qui se pressent à nos portes le savent ou le pressentent. Aujourd’hui déjà, dans le domaine médical, on assiste à un transfert des cerveaux. La solidarité est souvent à l’origine du projet migratoire, 60% des migrants envoient de l’argent dans leur pays d’origine. Mais cela représente un frein à leur propre intégration.

La crise de l’Afrique, à la fin du siècle dernier, était elle inéluctable et est elle irréversible ?

Dépourvus de moyens d’action à cause de la chute des cours des matières premières, les Etats africains furent contraints d’accepter les contraintes des plans d’ajustement structurel, avec pour corollaire le démembrement des lourds appareils d’Etat. Le contrat social qui liait les citoyens à leurs Etats s’est dénoué, les solidarités se sont cristallisées autour des appartenances ethniques ou religieuses… Et cela alors que l’Europe diminuait son aide et accordait la priorité au sauvetage des économies d’Europe de l’Est…Aujourd’hui après vingt années de sacrifices, les dettes diminuent, et surtout les termes de l’échange se sont améliorés : que le monde de demain carbure au pétrole, au charbon, à l’uranium ou aux bio carburants, l’Afrique comptera de toutes façons parmi les principaux fournisseurs d’énergie.
Aujourd’hui le décollage a commencé : il faudrait beaucoup de mauvaise volonté pour que l’Afrique ne connaisse pas un minimum de 5% de croissance par an. En outre, l’investissement de Pékin sur le continent s’inscrit dans une stratégie de longue durée qui se traduit par les « instituts Confucius », des centres culturels où des milliers d’étudiants africains apprennent le chinois puis obtiennent des bourses. Le nombre d ‘Africains en Chine a été multiplié par six en dix ans…

Une développement «à l’asiatique », combinant l’action de l’aide internationale, la détermination des gouvernements et le rôle du secteur privé est il imaginable en Afrique ?

Il sera difficile de reproduire le modèle asiatique, car les gouvernements ne sont pas les mêmes, parce que la réussite de l’Asie s’est construite sur le déficit…
Il faut être prudent dans la délivrance les prescriptions : les pieuses injonctions de « gouvernance démocratique » assénées tambour battant par la communauté internationale dans des sociétés qui n’y sont pas prêtes peut aboutir à la fragilisation des systèmes politiques et économiques nationaux.